Claire Ceira

la poésie c’est la vérité

par claire le 9 janvier, 2019

le passé surgit quand on ouvre les albums photos / tout est caché / loin en arrière
la masse d’instants présents / colorés de soleil ou nuageux / gravier des lieux de vacances
longues tables de fêtes répétées / et tous les visages connus / ceux qu’on aimait tant
dans ces jours-là
qui sourient / pour toujours effacés non réels / perdus délayés dans les êtres
qu’ils sont devenus aujourd’hui / et qui s’effacent / encore s’effritent dans chaque heure.

ce qu’on n’a / pas donné ne le sera / jamais c’est trop tard
toutes les petites blessures qu’on n’a pas évitées / ont fait leurs cicatrices
qui parfois gênent encore la vie / les jeunes corps-esprits à nous confiés
ont grandi se sont adaptés / au cadre qu’on leur a transmis.

quel poids / penser à cela ce soir.

jaune et noir

par claire le 18 décembre, 2018

le choc du réveil, c’est le bruit du corps de
la petite fille que heurte à pleine vitesse une voiture noire
sur la grande avenue. je la voyais s’avancer toute seule,
atteindre presque l’autre côté, loin, vêtue d’une robe jaune
fluo, comme une légère fleur de colza tandis que la mère
sur le trottoir près de moi s’occupait d’un bébé
dans sa poussette. je voulais l’appeler, m’élancer vers elle,
mais la voiture noire floue a surgi de droite à gauche
il y a ce bruit auquel on ne peut croire et
tout disparaît. ne restent devant moi que les quatre voies vides.
on dirait un film de la prévention routière. je regarde la
mère qui semble ne rien comprendre, bouche ouverte les yeux flous.

je surgis du rêve, je suis dans mon lit.

MOISSONS

par claire le 7 décembre, 2018

1 :

riches heures
matin frais dans l’ombre d’herbes
midi, verticale brûlante du cuivre fondu or et plomb
la fin d’après-midi lourde bleutée huileuse
le soleil rasant les chaumes
et les épaules nues dans leur mouvement

le regard trouve l’endroit où le ciel se fend
que la lumière
de sa force, noircit.

2 :

on passait la journée dans les glissements des outils
le miroir oblique de l’acier sous la lumière
taillant sa route dans ce qui tombait d’un mouvement régulier
les chemins de sueur entre les omoplates
la main qui essuie le sel sur les sourcils
aussi tout ce qui ne glisse pas
les épines fines la balle d’or blanc poudrant la peau
la lourde douleur de la fatigue, serrant.
c’était le temps, suivant l’orbite du soleil
orbe au-dessus des montagnes lointaines
et le déroulement du jour.
les haltes courtes l’eau chaude des bouteilles en plastique
l’avancée des machines dans le champ martyrisé tondu.
….
rien ne se couche plus rien ne glisse
tu es soigneusement assise
au bord d’un endroit dont tu ne tomberas pas
tu te penches un peu sur le grand espace sombre.

3 :

les champs sont bordés de talus, de haies.
sous un ciel blanc et bleu
sous la neige immobile des grands cumulus.

voici la lame rouge orangée
tordue
courant et fumant au-dessus des chaumes
les yeux piquent, l’odeur de la paille brûlée
pénètre dans les vêtements
et après les lignes noires, la cendre.

4 :

on dirait des feux :
la fumée de grands feux
dans la plaine, à contre-jour,
montant du sol devant le soleil qui descend.

on dirait des nuées déroulées sur la terre,
dans ses replis et ses creux.

posté un peu au-dessus
du haut d’une colline,
fouillant des yeux la plaine les vallées, les arbres
la petite cathédrale
on voit en trois endroits,
lents et couchés
doucement mouvants
ces nuages de fumée jaune et pâle
qui progressent, transparents.

chacun est seul dans son engin agricole
et le jour les voit suivre sans fin
dans le matin, l’interminable après-midi et le soir
et même la nuit avec les phares
les voit aller et venir
défaire lentement le tricot doré du champ
qu’ils avaient lentement labouré (brun)
semé (vert)
traité.

les épis qui penchaient sous les pluies
aux têtes d’or gris ciselées
tombent en multitude, suavement
dans leur odeur de grains.

eux aussi paient leur tribut dans la cage d’acier
au-dessus du rouleau vibrant, dans le nuage et la fumée sans feu
jaune et sauvage, dans l’odeur
de froment.

(une vieille série, retravaillée)

Un poème d’Ivar Ch’Vavar : la lune

par claire le 27 novembre, 2018

Pour Claire Ceira.

La lune est bleue comme une flamme.
La lune déploie une ombre énorme, longue et tirée comme une épée.
Tourne la lune: cou flexible et musclé, oh! l’os de la mâchoire est trop beau!
La lune est une perle qui regarde une perle qui regarde la lune.
La lune nous suit par la lunette arrière.
Des fiacres se rangent dans la lune, qui est une rue du XIXe siècle dans une nuit sans lune.
La lune a un écho; c’est une toux qui tapote la Terre.
La lune est un décor d’herbes sèches, ciel gris-jaune tout touillé.
La lune change volontiers d’horizon, d’une cabriole.
La lune est une vieille roulotte.
La lune est une poêlée de champignons.
La lune va en houppelande; demain elle ira en nuisette.
La lune lève son bras droit et se love toute dans sa propre aisselle; et s’y lave dans sa propre vaisselle.
Vieille lune : éternelle jeunesse; nouvelle lune: nous vêle du vieux.
La lune vient derrière et pose doucement son menton sur notre épaule.
Vieille hardes de la lune, loques raidies.
Tout ce qui est jeté dans les coins est bon pour la lune.
La lune ouvre et ferme sans toucher; elle heurte, toque et fait résonner.
La lune : on a beau tendre l’oreille: est-ce qu’elle roucoule, zonzonne, tridule, hôle ou bien coucoue?
La lune est un triangle rectangle de lait.
La lune pourrait aussi bien être un pubis noir de jais, très fourni.
Nid-de-poule et nid-de-lune; lait-de-poule, lait-de-lune; chair-de-poule, chair-de-lune : rien à voir.
La lune prend par un pied ses pierrots, les farine et les empoêle.
Œil collé de chassie, monde malsonnant: la lune nous tourne le dos et s’éloigne, on voit ses hautes fesses racées.
La fesse cachée de la lune.
La lune ouvre nos tiroirs et nos portes de placards.
La lune : ombre chinoises et guide-fils…
Les mites viennent de la lune; les mites ont fait une farine de lune.
La lune est nu-mis-mate -.
Ceux qui ont marché sur la lune ont marché dans le ris de veau.
Quartiers de la lune sur les quartiers de la Terre.
La lune encorne doucement ma cornée.
La lune rousse c’est la lune en négligé, vers clarteux, fis-de-la-Vierge, linge pendu, citrouille ouverte.
La lune débarque en voiture bâchée; elle est assise à côté du cocher.
La lune est maîtresse : on voit ses nattes (dans le fond de la nuit).
La lune est une longe qu’elle nous laisse sur le cou.
La lune nous empierre et nous emperruque.
La lune est suave, elle est scellée, seuil et salive, elle tourne autour d’elle-même et nous fait tourner autour de nous autres.
La lune gronde, mais comme les boyaux.
La lune n’a jamais ouvert la bouche.
La lune : Joconde du ciel.
S’il lui arrivait quelquefois d’être mal prise, la lune ferait moins sa fier-cul!
Poil de la lune : le lièvre connaît le secret.
La lune en face du soleil : c’est un simulacre.
La lune : de l’eau noire, des buissons suspects; un horizon bizarrement rapproché – .
Le grelot de la lune n’est pas le grelot de la lune : la lune en face, la menace aux fesses.
La fesse cachée de la lune est derrière nous.
La lune : impassible parce qu’impinçable (une pincée de lune n’est pas de la lune pincée).

encre 1

par claire le 27 novembre, 2018

tout est flou, nimbé, liquide comme le soir
une ligne d’eau pour avoir encore rendez-vous
avec ce pays
en soi / soi en ce pays
et le non-soi d’une voix qui bourdonne.

tout est flou parce que la ligne, l’eau et les pierres
singulières on doit les chercher longtemps
elles ne sont jamais certaines
ni frappées d’un sceau
rien ne s’en atteint vraiment.

un animal mourant jette un dernier regard devant lui, et puis éteint le monde
dans cet espace où flottent les îles, où la lumière, tout le temps, existe.

des mots qui se font entendre
(on y allait, on pouvait toujours y revenir
et y laisser son no man’s land).
je l’atteins à nouveau d’un pas incertain
seule je crois.

4 repères

par claire le 23 novembre, 2018

réponse sur un forum à un ami qui tentait de définir « 4 concepts pour circonscrire la poésie » : étrangeté ; fragilité ; souffle ; présence.

…je n’arrive pas à écrire ce que j’avais imaginé, alors je vais juste prolonger ce que tu dis. Je précise bien qu’il s’agit de ma vision personnelle de la poésie.

J’ai aimé ce que tu dis de la fragilité, qui me renvoie à ce qui ne peut être saisi que du bout des doigts, qu’une prise-emprise broierait. Cela évoque la liberté des papillons, leur vol erratique, qui obéit à leur désir et leurs sensations de l’instant. Les significations du poème (j’ai mis « les » au pluriel pour respecter leur richesse et leur caractère comme hasardeux, jaillissant, et leurs chocs) échappent à un projet linéaire de départ.

L’étrangeté est du même registre, mais va encore plus loin dans l’égarement que produit le poème sur la pensée rationnelle. Elle a toujours eu pour moi les caractères de ce qui surgit en bordure du champ de vision, qui est imprévu et semble soudain fortement signifiant mais se dissout si on tente d’accommoder la vision (= si on tente de lui appliquer la pensée rationnelle). Pour moi elle vient de la rencontre entre une image et un élément surgi de l’inconscient, mais je veux bien admettre que pour certains elle prenne un caractère magique. L’étrangeté, c’est aussi ce sur quoi l’esprit trébuche, éprouvant du coup que « quelque chose existe » (et soi aussi).

La légèreté va avec tout cela, elle signe aussi la liberté, ressentie au plus profond, tout comme ce que tu dis du « souffle », ce vent qui ne nous appartient pas et nous traverse au passage, baignant toute chose de son énergie primordiale. On sait bien à quel point l’écriture n’obéit pas à nos résolutions, projets, volontés, efforts, mais que nous sommes tributaires de cette énergie, quelque soit le système de pensée auquel on se réfère pour en expliquer l’existence : Eros pour les psychanalystes, l’Esprit Saint pour les chrétiens, le tao pour les taoïstes…etc.

Et la présence, oui, c’est à dire la continuité de l’être, celui qui écrit mais aussi celui pour lequel il écrit, et plus profondément la continuité de la parole, du sens qui les unit. Je trouve que c’est intéressant après tout ce qui précède de souligner l’unité sous-jacente, qui, elle, est au-delà des mots.

dans le musée de la chasse (en vers de 8 puis 6 mots)

par claire le 7 novembre, 2018

toutes les pièces sont tapissées de bois sombre
et de tissus veloutés, riches comme les feuilles
que l’automne oxyde, rougit et martèle…puis
fait tomber. Dans le musée de la chasse
on voit aux murs les beaux animaux morts
avec leurs yeux brillants et leurs armes aiguës
de cornes et de griffes, de dents et
leurs douceurs : poils et plumes – grands et petits
tous différents. Sont aussi rangées savamment les armes
qui servent à les tuer, fer et bois
imaginées fabriquées et ornées, lissées par leur usage.
Et les dieux habitant les bois, hommes-animaux
femmes au sein découvert, et les hommes chassant ;
leurs épieux, entre les lances serrées des arbres
les cimes dressées comme pour cacher le ciel.
Le rouge sang signe les tableaux, une sorte
de fureur inconnue luit dans les yeux peints
que le peintre voudrait capter et rendre éternelle.

Bêtes et gens traversent quelque chose, un bref
instant de vérité après la poursuite et soudain
tout s’arrête, la chaleur quitte le corps
sauvage (il faudrait un musée de la cuisine
pour lui rendre justice). Pourtant rien n’est
triste dans ce musée, le mystère des forêts
de la vie juste effleuré par la mort.
Terre et arbres et nuit désir et lumières
et tous les savoirs anciens sont à demi-
cachés dans les vitrines et les petits tiroirs
où l’art se glisse comme chez lui.

Art de reconnaître et de voir
Art de traquer art d’attendre
Art de flairer et d’entendre
Art de viser art de prendre
Art de nommer et de comprendre
Art de peindre et de sculpter.

le trou de l’Etre (à Ivar Ch’Vavar)

par claire le 27 octobre, 2018

C’est la faille des choses
qui vient goutter le long des tracés d’autoroutes –
couler vers la mer
pour voir l’endroit haut d’où coule la lumière
en traits doux et obliques,
léchant les puits creusés des grands nuages
et de sa langue radieuse l’intérieur de leurs cuisses bleutées
(sans nombre)
puis tombant, grands droits, échelle
sur notre vaste et pauvre pays.

——————————-

mais voir
dans le même temps, l’anti-lumière
léchant du bas leurs ventres gris, grisants
longs gisants d’orage
hachant et filtrant tout
sur cette terre, cette ombre
qui se déplace avec nous
effaçant les collines,
plantée de vents tournoyants.

———————————

nuages comme barbe à papa comme la poussière
épaisse derrière les armoires
des appentis – torchons tordus, rouillés
cet endroit désigné
par les enfants bêlant leur faiblesse
agneaux aux yeux fendus devant le trou du monde
qu’ils noient de leur urine chaude.

————————————–

ou léchant la gomme des merisiers
à l’orée d’un bois
de la trouée qu’ils connaissent
– ambre coulant de l’écorce éclatée,
à l’est, là où frappe le soleil blanc,
un temps d’arrêt –
le gel de la nuit serre leurs petits ongles sales.

dans le musée de la chasse…

par claire le 22 octobre, 2018

…les murs sont de bois sombre et de tissus veloutés
riches comme les feuilles que l’automne oxyde et rougit
martèle, cueille, engloutit.
dans le musée de la chasse
on voit aux murs les beaux animaux morts
avec leurs yeux brillants et leurs armes aiguës
de cornes et de griffes
de dents, avec leurs douceurs :
poils et plumes – grands et petits, tous différents.

sont aussi rangées savamment les armes
qui servent à les tuer, de métal et de bois,
imaginées fabriquées, ornées ou simples
lissées par l’usage.

et les dieux habitant les bois
les hommes-animaux, les hommes-arbres
les femmes au sein découvert ou même nues
dans le grand labyrinthe de la forêt
la grande étendue de la plaine.

les hommes chassent avec leurs épieux
entre les lances serrées des arbres, sous les cimes
dressées qui cachent le ciel.
le rouge du sang signe en bas le tableau
et une sorte de fureur inconnue
luit dans les yeux peints, multiples
que le peintre voudrait capter, rendre éternelle.
bêtes et gens traversent quelque chose, un instant étrange.

puis chaleur et mouvement quittent le corps sauvage
et il faudrait un musée de la cuisine
tout près pour lui rendre justice.

mais rien n’est triste
dans ce musée où le mystère des forêts,
de la vie n’est qu’effleuré par la mort.
terre, arbres et nuit, désir et lumières
sont là et des savoirs anciens cachés
dans les vitrines et les petits tiroirs.
on ouvre, curieux, et l’art se glisse
comme chez lui, dans ce domaine.

art de reconnaître et de voir
art de traquer art d’attendre
art de flairer et d’entendre
art de viser art de prendre
art de nommer et de comprendre
art de peindre et de sculpter.

Le bateau-lavoir

par claire le 14 octobre, 2018

Les amis d’Amiens sont venus en train, comme moi, ici, à Paris ; on s’est retrouvés dans un petit studio près de Montmartre. On y a bu du café, en parlant, puis on a continué à parler, puis on a bu l’apéro, toujours dans la même pièce où il n’y avait pas assez de sièges, les deux plus jeunes assises sur des coussins. On a parlé encore puis on est allés au restau italien de la rue Ordener, à 10.
Je ne sais pas pourquoi avec eux tout est toujours si accordé, tout est toujours à la bonne place, de la bonne dimension, bon. Peut-être c’est d’avoir travaillé 15 ans ensemble. La pluie promise a attendu qu’ils soient tous repartis le soir dans leur train, nous avions pu monter les rues et les escaliers jusqu’au musée de Montmartre, qui est si fascinant à mes yeux. Le sang de la Commune, le « maquis », le Chat Noir, Eric Satie accompagnant le théâtre d’ombres, les lieux de plaisir, le french-cancan…et Picasso disant : « On revient toujours au Bateau Lavoir. Jamais nous n’avons été aussi heureux. »