Claire Ceira

Un poème d’Ivar Ch’Vavar : la lune

par claire le 27 novembre, 2018

Pour Claire Ceira.

La lune est bleue comme une flamme.
La lune déploie une ombre énorme, longue et tirée comme une épée.
Tourne la lune: cou flexible et musclé, oh! l’os de la mâchoire est trop beau!
La lune est une perle qui regarde une perle qui regarde la lune.
La lune nous suit par la lunette arrière.
Des fiacres se rangent dans la lune, qui est une rue du XIXe siècle dans une nuit sans lune.
La lune a un écho; c’est une toux qui tapote la Terre.
La lune est un décor d’herbes sèches, ciel gris-jaune tout touillé.
La lune change volontiers d’horizon, d’une cabriole.
La lune est une vieille roulotte.
La lune est une poêlée de champignons.
La lune va en houppelande; demain elle ira en nuisette.
La lune lève son bras droit et se love toute dans sa propre aisselle; et s’y lave dans sa propre vaisselle.
Vieille lune : éternelle jeunesse; nouvelle lune: nous vêle du vieux.
La lune vient derrière et pose doucement son menton sur notre épaule.
Vieille hardes de la lune, loques raidies.
Tout ce qui est jeté dans les coins est bon pour la lune.
La lune ouvre et ferme sans toucher; elle heurte, toque et fait résonner.
La lune : on a beau tendre l’oreille: est-ce qu’elle roucoule, zonzonne, tridule, hôle ou bien coucoue?
La lune est un triangle rectangle de lait.
La lune pourrait aussi bien être un pubis noir de jais, très fourni.
Nid-de-poule et nid-de-lune; lait-de-poule, lait-de-lune; chair-de-poule, chair-de-lune : rien à voir.
La lune prend par un pied ses pierrots, les farine et les empoêle.
Œil collé de chassie, monde malsonnant: la lune nous tourne le dos et s’éloigne, on voit ses hautes fesses racées.
La fesse cachée de la lune.
La lune ouvre nos tiroirs et nos portes de placards.
La lune : ombre chinoises et guide-fils…
Les mites viennent de la lune; les mites ont fait une farine de lune.
La lune est nu-mis-mate -.
Ceux qui ont marché sur la lune ont marché dans le ris de veau.
Quartiers de la lune sur les quartiers de la Terre.
La lune encorne doucement ma cornée.
La lune rousse c’est la lune en négligé, vers clarteux, fis-de-la-Vierge, linge pendu, citrouille ouverte.
La lune débarque en voiture bâchée; elle est assise à côté du cocher.
La lune est maîtresse : on voit ses nattes (dans le fond de la nuit).
La lune est une longe qu’elle nous laisse sur le cou.
La lune nous empierre et nous emperruque.
La lune est suave, elle est scellée, seuil et salive, elle tourne autour d’elle-même et nous fait tourner autour de nous autres.
La lune gronde, mais comme les boyaux.
La lune n’a jamais ouvert la bouche.
La lune : Joconde du ciel.
S’il lui arrivait quelquefois d’être mal prise, la lune ferait moins sa fier-cul!
Poil de la lune : le lièvre connaît le secret.
La lune en face du soleil : c’est un simulacre.
La lune : de l’eau noire, des buissons suspects; un horizon bizarrement rapproché – .
Le grelot de la lune n’est pas le grelot de la lune : la lune en face, la menace aux fesses.
La fesse cachée de la lune est derrière nous.
La lune : impassible parce qu’impinçable (une pincée de lune n’est pas de la lune pincée).

encre 1

par claire le 27 novembre, 2018

tout est flou, nimbé, liquide comme le soir
une ligne d’eau pour avoir encore rendez-vous
avec ce pays
en soi / soi en ce pays
et le non-soi d’une voix qui bourdonne.

tout est flou parce que la ligne, l’eau et les pierres
singulières on doit les chercher longtemps
elles ne sont jamais certaines
ni frappées d’un sceau
rien ne s’en atteint vraiment.

un animal mourant jette un dernier regard devant lui, et puis éteint le monde
dans cet espace où flottent les îles, où la lumière, tout le temps, existe.

des mots qui se font entendre
(on y allait, on pouvait toujours y revenir
et y laisser son no man’s land).
je l’atteins à nouveau d’un pas incertain
seule je crois.

4 repères

par claire le 23 novembre, 2018

réponse sur un forum à un ami qui tentait de définir « 4 concepts pour circonscrire la poésie » : étrangeté ; fragilité ; souffle ; présence.

…je n’arrive pas à écrire ce que j’avais imaginé, alors je vais juste prolonger ce que tu dis. Je précise bien qu’il s’agit de ma vision personnelle de la poésie.

J’ai aimé ce que tu dis de la fragilité, qui me renvoie à ce qui ne peut être saisi que du bout des doigts, qu’une prise-emprise broierait. Cela évoque la liberté des papillons, leur vol erratique, qui obéit à leur désir et leurs sensations de l’instant. Les significations du poème (j’ai mis « les » au pluriel pour respecter leur richesse et leur caractère comme hasardeux, jaillissant, et leurs chocs) échappent à un projet linéaire de départ.

L’étrangeté est du même registre, mais va encore plus loin dans l’égarement que produit le poème sur la pensée rationnelle. Elle a toujours eu pour moi les caractères de ce qui surgit en bordure du champ de vision, qui est imprévu et semble soudain fortement signifiant mais se dissout si on tente d’accommoder la vision (= si on tente de lui appliquer la pensée rationnelle). Pour moi elle vient de la rencontre entre une image et un élément surgi de l’inconscient, mais je veux bien admettre que pour certains elle prenne un caractère magique. L’étrangeté, c’est aussi ce sur quoi l’esprit trébuche, éprouvant du coup que « quelque chose existe » (et soi aussi).

La légèreté va avec tout cela, elle signe aussi la liberté, ressentie au plus profond, tout comme ce que tu dis du « souffle », ce vent qui ne nous appartient pas et nous traverse au passage, baignant toute chose de son énergie primordiale. On sait bien à quel point l’écriture n’obéit pas à nos résolutions, projets, volontés, efforts, mais que nous sommes tributaires de cette énergie, quelque soit le système de pensée auquel on se réfère pour en expliquer l’existence : Eros pour les psychanalystes, l’Esprit Saint pour les chrétiens, le tao pour les taoïstes…etc.

Et la présence, oui, c’est à dire la continuité de l’être, celui qui écrit mais aussi celui pour lequel il écrit, et plus profondément la continuité de la parole, du sens qui les unit. Je trouve que c’est intéressant après tout ce qui précède de souligner l’unité sous-jacente, qui, elle, est au-delà des mots.

dans le musée de la chasse (en vers de 8 puis 6 mots)

par claire le 7 novembre, 2018

toutes les pièces sont tapissées de bois sombre
et de tissus veloutés, riches comme les feuilles
que l’automne oxyde, rougit et martèle…puis
fait tomber. Dans le musée de la chasse
on voit aux murs les beaux animaux morts
avec leurs yeux brillants et leurs armes aiguës
de cornes et de griffes, de dents et
leurs douceurs : poils et plumes – grands et petits
tous différents. Sont aussi rangées savamment les armes
qui servent à les tuer, fer et bois
imaginées fabriquées et ornées, lissées par leur usage.
Et les dieux habitant les bois, hommes-animaux
femmes au sein découvert, et les hommes chassant ;
leurs épieux, entre les lances serrées des arbres
les cimes dressées comme pour cacher le ciel.
Le rouge sang signe les tableaux, une sorte
de fureur inconnue luit dans les yeux peints
que le peintre voudrait capter et rendre éternelle.

Bêtes et gens traversent quelque chose, un bref
instant de vérité après la poursuite et soudain
tout s’arrête, la chaleur quitte le corps
sauvage (il faudrait un musée de la cuisine
pour lui rendre justice). Pourtant rien n’est
triste dans ce musée, le mystère des forêts
de la vie juste effleuré par la mort.
Terre et arbres et nuit désir et lumières
et tous les savoirs anciens sont à demi-
cachés dans les vitrines et les petits tiroirs
où l’art se glisse comme chez lui.

Art de reconnaître et de voir
Art de traquer art d’attendre
Art de flairer et d’entendre
Art de viser art de prendre
Art de nommer et de comprendre
Art de peindre et de sculpter.

le trou de l’Etre (à Ivar Ch’Vavar)

par claire le 27 octobre, 2018

C’est la faille des choses
qui vient goutter le long des tracés d’autoroutes –
couler vers la mer
pour voir l’endroit haut d’où coule la lumière
en traits doux et obliques,
léchant les puits creusés des grands nuages
et de sa langue radieuse l’intérieur de leurs cuisses bleutées
(sans nombre)
puis tombant, grands droits, échelle
sur notre vaste et pauvre pays.

——————————-

mais voir
dans le même temps, l’anti-lumière
léchant du bas leurs ventres gris, grisants
longs gisants d’orage
hachant et filtrant tout
sur cette terre, cette ombre
qui se déplace avec nous
effaçant les collines,
plantée de vents tournoyants.

———————————

nuages comme barbe à papa comme la poussière
épaisse derrière les armoires
des appentis – torchons tordus, rouillés
cet endroit désigné
par les enfants bêlant leur faiblesse
agneaux aux yeux fendus devant le trou du monde
qu’ils noient de leur urine chaude.

————————————–

ou léchant la gomme des merisiers
à l’orée d’un bois
de la trouée qu’ils connaissent
– ambre coulant de l’écorce éclatée,
à l’est, là où frappe le soleil blanc,
un temps d’arrêt –
le gel de la nuit serre leurs petits ongles sales.

dans le musée de la chasse…

par claire le 22 octobre, 2018

…les murs sont de bois sombre et de tissus veloutés
riches comme les feuilles que l’automne oxyde et rougit
martèle, cueille, engloutit.
dans le musée de la chasse
on voit aux murs les beaux animaux morts
avec leurs yeux brillants et leurs armes aiguës
de cornes et de griffes
de dents, avec leurs douceurs :
poils et plumes – grands et petits, tous différents.

sont aussi rangées savamment les armes
qui servent à les tuer, de métal et de bois,
imaginées fabriquées, ornées ou simples
lissées par l’usage.

et les dieux habitant les bois
les hommes-animaux, les hommes-arbres
les femmes au sein découvert ou même nues
dans le grand labyrinthe de la forêt
la grande étendue de la plaine.

les hommes chassent avec leurs épieux
entre les lances serrées des arbres, sous les cimes
dressées qui cachent le ciel.
le rouge du sang signe en bas le tableau
et une sorte de fureur inconnue
luit dans les yeux peints, multiples
que le peintre voudrait capter, rendre éternelle.
bêtes et gens traversent quelque chose, un instant étrange.

puis chaleur et mouvement quittent le corps sauvage
et il faudrait un musée de la cuisine
tout près pour lui rendre justice.

mais rien n’est triste
dans ce musée où le mystère des forêts,
de la vie n’est qu’effleuré par la mort.
terre, arbres et nuit, désir et lumières
sont là et des savoirs anciens cachés
dans les vitrines et les petits tiroirs.
on ouvre, curieux, et l’art se glisse
comme chez lui, dans ce domaine.

art de reconnaître et de voir
art de traquer art d’attendre
art de flairer et d’entendre
art de viser art de prendre
art de nommer et de comprendre
art de peindre et de sculpter.

Le bateau-lavoir

par claire le 14 octobre, 2018

Les amis d’Amiens sont venus en train, comme moi, ici, à Paris ; on s’est retrouvés dans un petit studio près de Montmartre. On y a bu du café, en parlant, puis on a continué à parler, puis on a bu l’apéro, toujours dans la même pièce où il n’y avait pas assez de sièges, les deux plus jeunes assises sur des coussins. On a parlé encore puis on est allés au restau italien de la rue Ordener, à 10.
Je ne sais pas pourquoi avec eux tout est toujours si accordé, tout est toujours à la bonne place, de la bonne dimension, bon. Peut-être c’est d’avoir travaillé 15 ans ensemble. La pluie promise a attendu qu’ils soient tous repartis le soir dans leur train, nous avions pu monter les rues et les escaliers jusqu’au musée de Montmartre, qui est si fascinant à mes yeux. Le sang de la Commune, le « maquis », le Chat Noir, Eric Satie accompagnant le théâtre d’ombres, les lieux de plaisir, le french-cancan…et Picasso disant : « On revient toujours au Bateau Lavoir. Jamais nous n’avons été aussi heureux. »

lumières

par claire le 10 octobre, 2018

Ce matin au sortir d’un rêve plein de déception, la lumière du jour qui se lève est gris rose, mais beige aussi, pesant sur le jardin, sous un ciel compliqué aux bancs de nuages figés, banc de poissons, écharpes de mousseline épaisse. C’est un matin pour se souvenir de tous les matins d’automne et surtout ceux de l’enfance, de l’école. La déception reste là, suspendue et inutile comme l’était le vague refus de la journée qui vient, en montant la rue encore un peu sombre, sous les tilleuls, vers les grandes baies éclairées de néons. Lumières laides sur le temps qu’on n’avait pas choisi, lumières de ce qui s’impose à l’enfance, à ces petits poissons pris dans leur banc serré.

le pavillon de l’Aurore

par claire le 18 septembre, 2018

peu à peu
le temps réel de la vie apparaît
et il dessine ses limites
le temps prend sa vraie forme,
on voit vers l’avant se dessiner la fin
on regarde aussi en arrière,
dans le corridor le long tunnel

aussi tu revois en vrai par hasard
les longues lumières, les rectangles d’eau opaque et là,
avec son bassin à sec en forme de coquillage
– comme à sec l’eau de l’enfance
le pavillon de l’Aurore.

tout en haut de l’escalier il y a un homme qui dit
« soyez la bienvenue », mais la visite est en cours et peu importe
sur le rebord de l’ancienne enfance, revoir les arbres en cônes qui s’effilent
vers les lointains les banlieues les forêts
la statue d’Hercule portant un petit enfant
les marches de l’escalier, larges et douces à la course
que tu avais oubliées
et de l’autre côté de l’allée
la partie des grands bois, le plumet blanc d’un jet d’eau.
où est ton corps de huit ans ?

et puis la même lumière
pour celui dont tu viens d’apprendre qu’il est mort
en mai (par un mail de sa femme,
que tu ne connaissais pas)
tu glisses vers une fin d’été lointaine, une prairie comme un drap
lourd humide et vert, un château encore
un corps et un visage, interrogés, de loin, encore un étang
et puis (bien plus tard) ce qui avait changé, ce qui n’avait pas changé dans ce visage dans ce corps
en quarante ans.

tu as sauté dans le tram et il t’a demandé : « on se reverra, hein ? »
tu as répondu oui
mais

où sont ces corps, nos corps d’enfants, de vingt ans, de soixante
par quels trous de l’éventail passe ce qui passait,
de nuit à nuit ?

la place singulière

par claire le 3 août, 2018

quand le vieil homme aura chanté pour la dernière fois, avec son chapeau
lui qui regardait les jeunes femmes
et pensait pas mal à Dieu
n’a jamais lâché Dieu, comme on parle à un tigre
pour le garder plaqué au sol
pour lui reprocher ses feulements
pour se mirer dans ses yeux d’or fendus
il mourra, et son fils aura tout gardé
même ce qu’il ne comprenait pas.
la voix de bitume et de cendre aura roulé ses derniers échos
il gardera sa place singulière.

celle que donne l’amour
qui vient cueillir un corps ouvert comme une fleur et le poser sur la table
debout, toujours debout
qui vient saisir une voix à la limite d’un bois
qui touche comme une peau le cuir d’un accoudoir.

c’est la place qu’on voudrait toujours et qu’on n’a presque jamais
alors on se retire dans l’ombre
comme le vieil homme si prêt à la mort
on quitte le pays, on va vivre ailleurs
là où les gens n’ont pas
cette place singulière
où ils sont eux-mêmes,
on renonce à ne plus être un étranger.