Claire Ceira

hortillons, hotillonnes

par claire le 22 septembre, 2021

Près d’Amiens, à l’est de la ville, le long du lit de la Somme, s’étend une vaste zone faite d’étangs, de canaux, de parcelles cultivées, de jardins d’agrément. Cela s’appelle « les hortillonnages », l’origine latine du nom (hortus = jardin) renvoyant bien à son histoire, puisque le creusement des canaux remonte à l’époque gallo-romaine. Les gens qui les cultivent s’appellent les « hortillons – hortillonnes » et ils ont pendant des millénaires ravitaillé Amiens en légumes qu’ils amenaient en bateau à deux pas de la cathédrale, sur le quai, au « marché sur l’eau ».
Même si cette activité a pas mal diminué, tout cela reste bien vivant et la qualité remarquable des légumes poussant dans cette terre alluviale, sombre et légère, arrosés « par en dessous », leur garantit une clientèle fidèle. Les jardins de loisir ont pris la première place, très fleuris et décorés, ou bien plus sauvages, avec presque toujours un petit bungalow.

Quand je suis arrivée à Amiens, en 85, j’ai visité plusieurs fois en barque ce lieu, mais c’est 10 ans plus tard, quand le désir d’avoir un vrai jardin est devenu presque obsessionnel, que nous avons commencé à chercher, avec l’aide de l’Amicale des Hortillonnages qui centralisait les annonces. La quête fut longue, avec des déceptions de dernière minute, mais finalement nous avons pu acquérir un terrain parfait, portant une petite maison verte à un étage, sans eau ni éléctricité, construite entièrement par un ancien menuisier, qui avait amené en barque parpaing après parpaing.

Il était mort depuis plusieurs années quand nous avons acheté le terrain, certains héritiers s’étaient fait tirer l’oreille et pendant 6 mois nous avions les clefs, la barque, mais aucune certitude. Ces six mois d’hiver ont été comme une initiation : apprendre à manoeuvrer la barque avec une seule longue rame, explorer les alentours, et défricher défricher défricher. Les ronces étaient comme des dragons endormis, de dix mètres de long, la partie la plus éloignée était en cours de transformation en une jeune forêt, et je n’ai pu en découvrir l’extrémité qu’après plusieurs mois. Dans la maison, extrêmement saine malgré la situation, tous les outils étaient restés là, souvent brisés, rouillés, et les bottes et les bleus de travail du vieil homme, de vieux mégots, la grande table qu’il avait construite. Un bric-à-brac impressionnant où on pouvait trouver de quoi pêcher, semer, tailler. J’utilisais avec respect tout cela (sauf les bottes ! ). J’y allais souvent seule avec mon chien, quelque soit le temps ou presque, et mes satisfactions ont été très riches, mes déconvenues aussi. La partie était inégale entre la puissance de cette nature et mes efforts et mon temps, mais j’en avais pris mon parti, et je me sentais comme une invitée dans ce territoire si libre. En hiver j’avais le sentiment d’ être au bout du monde, alors qu’on entendait distinctement ferrailler les trains dans la gare d’Amiens et qu’on pouvait deviner la flèche de la cathédrale sur le trajet de retour.

La vie avance : à moment donné j’avais moins de temps libre, les enfants étaient partis, la poussée des plantes sauvages était devenue trop forte pour le temps que je pouvais trouver. Il fallait bien regarder les choses en face, alors nous avons décidé de vendre. J’en parle à un ami qui connaissait l’endroit et peu après il me rappelle. Nous avons organisé la visite, avec sa femme et ses deux fils, et le soir même c’était décidé !

J’en parle aujourd’hui parce que chaque fois que je reviens à Amiens, ils organisent un pique-nique avec tous nos amis communs et je retrouve la barque, les canaux, les poules d’eau, les arbres immenses, les orties et les fleurs. C’est ce que nous avons fait dimanche dernier, dans la plus belle journée de soleil qu’on pouvait rêver. Le jardin est merveilleusement cultivé, chacun avait rivalisé de créativité dans les salades et pâtés, et on est rentrés presque à la nuit tombée, dans le silence de l’eau calme, escortés par une nombreuse famille de cygnes.
La vie avance, on quitte des choses qu’on aimait, mais aussi souvent elle nous invite à de petits voyages de retour, et alors on est très heureux, surtout avec des amis.

Si vous voulez voir le terrain et cette petite maison verte au toit rouge, il faut aller à Amiens, monter dans une des barques électriques qui conduisent les touristes doucement entre les canaux. Et à moment donné, dans le rieu d’Orange (chaque canal/rieu porte un nom), si vous regardez bien à gauche vous la verrez. Mon chien aimait beaucoup se poster sur le bord au passage des barques, car il avait droit à des compliments : « oh le beau chien ! »…et une fois un petit garçon qui avait bien écouté le guide s’est écrié en me voyant bêcher : « tiens, une hortillonne! ».
Mais je n’y suis plus !

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