Claire Ceira

Margarita et Lola

par claire le 19 janvier, 2026

(D’après une photo de Diane Arbus)

La mère

J’ai deux filles pour une. Celle que j’attendais, laquelle est-elle ? Il y en a une que je n’attendais pas, c’est sûr.
« Il faut encore pousser Â» m’a dit la sage-femme (quelle idiote celle-là, elle n’avais pas entendu battre les deux coeurs, tout au long de la grossesse ; elle m’a prise par surprise). Et la deuxième est sortie très vite, comme un poisson glisse hors du panier. Avait-elle peur que se referme la porte, peur de ne pas voir le jour ?

Margarita doit être celle que j’attendais puisque son père et moi nous n’avions qu’un seul prénom. Lola (Dolores), c’était le prénom de ma grand-mère, qui était morte deux mois plus tôt. Je l’aimais.
Elle sont toutes deux très belles, avec leur teint pâle, leurs cheveux noirs, leurs yeux clairs entourés de cils sombres. Je les habille toujours pareil, pour que les gens voient bien la ressemblance, et après il faut que comme moi ils fassent l’effort de savoir laquelle est laquelle. Je ne veux pas être la seule à ressentir cette confusion.
Quand elles étaient bébés, je me trompais peut-être, elles étaient si semblables. Me suis-je trompée ? Et combien de fois ?
Maintenant je ne pourrais pas me tromper, elles se sont arrangées pour être différentes. Elles me font penser au poème de Francisco Vighi :

« La luna se llama Lola
Y el sol se llama Manuel… Â»

Lola, oui, c’est bien la lune qui brille dans ses yeux souvent baissés. Et Margarita ouvre ses pétales, bien large, bien au soleil de l’amour des parents. Margarita n’en doute pas, ne doute pas de sa lumière, elle rit toujours, entraîne sa sœur dans ses jeux, lui impose des rôles secondaires.
Lola se laisse faire, il y a des moments où on sent comme une peur chez elle, une peur que la porte se ferme. Je vois la lumière de sa colère aussi, qui glisse entre ses cils.
Margarita est toujours là où on la cherche, ou même on pourrait dire toujours là tout près. Quand je les appelle elle est la première arrivée, avec le claquement de ses petites sandales dans le couloir. Lola est parfois cachée derrière les portes. Je la cherche, je m’inquiète, j’appelle et peu à peu elle sent la colère dans ma voix. Elle n’a pas le droit de me faire peur ainsi, de me faire chercher celle qui est de trop, celle qui n’avait pas de prénom. Quelque chose se tord en moi alors, une pitié pour son absence, sa douleur si bien dissimulée. Elle ne pleure jamais. Je voudrais tant qu’elle pleure à grosses gouttes chaudes dans mon cou, comme fait sa sÅ“ur. Des fois je lui dis : « ma petite chatte Â», je reste tendue vers elle, et elle voit mon regard. Alors, quelque chose s’ouvre entre nous, elle y croit, vient sur mes genoux. Dans ces moments-là, elle est la seule.
Margarita alors va prendre la main de son père, va avec lui dans la rue, elle rit au soleil et il rit. Margarita trouve toujours tout si facilement.

Le père

J’aime aller au café avec mes deux filles. Dans la rue je leur donne la main, une de chaque côté. Les gens souvent me regardent : quel est cet homme avec deux fillettes si jolies et si semblables, leurs mignonnes robes bien repassées par une mère fière, leurs petites jambes qui trottent : quatre jambes, quatre petits pieds chaussés de sandales. Je garde Lola du côté des murs, je ne sais pas pourquoi, et Margarita suit le trottoir. Je m’en suis aperçu un jour parce que Lola a attrapé mon autre main en quittant la maison.
Je n’ai rien dit, elle a marché ainsi du côté de la chaussée, des voitures, du côté du soleil, et Margarita a docilement pris l’autre main. Mais dès le lendemain, c’était comme d’habitude ; sauf que je l’avais remarqué.

A la naissance, Lola est restée sans respirer quelque minutes. On était tellement surpris sa mère et moi qu’elle soit là… J’avais Margarita dans les bras, avec sa petite tête rouge et noire. On voyait de dos la sage-femme qui s’agitait, et le bébé blanc comme un poisson sur la table. Puis elle a crié, s’est agitée, elle a rosi.
On a commencé à vivre cette histoire qu’on avait pas prévue : parents de jumelles ; de vraies jumelles. C’était difficile, surtout au début. Ma mère m’a donné le vieux berceau qu’elle avait mis au grenier, celui où je dormais, parce qu’on n’en avait acheté qu’un, tout blanc. Le vieux berceau, je l’ai lavé à l’eau de javel dans la cour, il est peint en bleu ciel, et c’est ma mère qui a acheté le matelas.

Les mères voient tout, mais ma femme n’a pas vu au début, je crois, qu’un des ongles de pied de Margarita était un peu plus petit (celui du petit orteil gauche). Elle était tellement perdue à cette période. Moi je l’ai remarqué depuis le début et donc, je suis bien tranquille : Margarita est Margarita, Lola est Lola.

Quand j’entre dans le café, comme un homme fortuné avec ses deux bijoux, tout le monde s’exclame, mes vieux amis appellent les filles, elles vont sur leurs genoux, ils s’amusent à vérifier qu’ils ne se trompent pas, ils leur donnent des petits canards de sucre trempés dans le fond de leur tasse, leur montrent les cartes, les dames et les valets, les coeurs, les piques. Elle rient toutes les deux, courent de l’un à l’autre.
Je suis bien au café, avec elles.

Margarita

   Lola est ma jumelle ça veut dire qu’on a le même papa et la même maman et qu’on est nées le même jour.
  On est des vraies jumelles ça veut dire qu’on est presque pareilles. On habite dans la même maison, dans la même chambre mais on n’a pas le même lit. Des fois je viens dans son lit quand j’ai peur, elle, elle n’a jamais peur la nuit. Elle voudrait aller dans le jardin la nuit mais la porte est fermée, elle regarde la lune à travers les volets. Elle s’est promenée la nuit dans le grenier, une fois …on dirait qu’elle ne dort jamais. Moi j’aime tout manger sauf les courgettes et les poireaux, et le miel. Elle, elle n’aime rien sauf le poulet et les pâtes. Maman la force un peu. Une fois elle a vomi.

  Elle n’a pas pleuré le premier jour d’école, moi, si, je m’accrochais au cou de Maman, elle a été obligée de me décrocher et de me donner à la maîtresse.
Lola était à côté, elle est entrée dans la salle où il y avait tous les enfants qu’on n’avait jamais vus, elle est restée sans bouger même quand la maîtresse a dit d’aller s’asseoir à une petite table. Les enfants nous ont laissé deux places à côté, ils nous regardaient, avec nos robes pareilles. On n’a pas joué avec les autres au début, on regardait. Après on jouait avec eux, ensemble.
Et puis Lola a fait une grosse colère après les premières vacances parce qu’elle ne voulait pas mettre la même robe que moi et Maman était un peu fâchée mais elle a été obligée de lui mettre la jupe en jeans. Et Lola a commencé à jouer pas toujours avec moi et la première fois j’ai pleuré parce que c’était un jeu que je n’aimais pas, et un garçon est venu et m’a dit : « Hou le bébé Â» et je suis partie à l’autre bout de la cour. Il y avait une fille qui était nouvelle et elle m’a demandé pourquoi je pleurais et après on est devenues copines. Je n’étais plus du tout avec Lola, j’étais avec ma copine et l’année d’après on n’était plus dans la même classe et j’ai pleuré le premier soir. Mais Lola est venue me consoler dans mon lit.
Plus jamais on ne s’habille pareilles maintenant. On n’a pas les mêmes goûts. Papa dit : « chacune ses goûts Â», et même Lola a voulu qu’on lui coupe les cheveux « au carré Â», et moi j’aurais bien voulu aussi mais je savais que ça ne lui plairait pas alors je n’ai rien demandé.
Je crois que Maman me préfère parce que je ne fais pas de colère mais moi des fois je préfère Papa.

Lola

  Papa est mort d’un seul coup. Il était assis à la petite table à l’entresol, en train de prendre son café comme chaque matin. Il s’est affaissé et c’est Margarita qui l’a trouvé, deux heures plus tard, comme endormi sur son bras. Moi j’étais au Québec.
  J’ai seulement pu imaginer la scène, les scènes qui ont suivi. Je suis arrivée le lendemain en fin de journée. Je peux seulement raconter dans quel état je les ai trouvées après, Maman et Margarita.
 Maman, c’était comme dans cette expression : « KO debout Â». Je crois qu’elle a mis ensuite des mois à réaliser, comme on enlève peu à peu les pelures d’un oignon pour trouver la chair blanche, élastique, les larmes du deuil. Elle avait déjà vécu beaucoup de deuils, elle ne s’attendait pas à celui-là, mais c’était une chemin connu, les démarches, l’organisation, elle s’en est saisi. Moi, qui aurais peut-être dû m’en charger avec ma sÅ“ur, j’étais empêtrée, perdue, et sa manière de prendre les choses en mains à la fois nous arrangeait et nous ramenait à nos places d’enfants. Mon malaise n’était rien à côté de ce gouffre où Margarita s’est laissée couler.
Après les cérémonies, les condoléances, les « Il n’a pas souffert, allez, on voudrait bien partir comme ça… Â» qui me laissaient de marbre, les réflexions inavouables sur la suite…la maison, tout ça, j’ai fui.
  Mon travail m’attendait impérieusement là-bas. Je leur ai dit au revoir sans qu’une seule parole sincère, sentie ait été vraiment échangée sur ce qu’on vivait, sur l’avenir. Moi qui croyais Margarita à peu près heureuse dans sa vie d’institutrice, je découvrais avec effroi combien elle avait été le reflet de notre père, et elle me semblait désormais comme un miroir cassé.
 Elle manifestait pour Maman une répulsion que moi seule, je crois, voyais. Maman pleurait de temps en temps, dans les moments où il n’y avait rien à faire. Mais ni Margarita ni moi ne pleurions, du moins devant d’autres. Margarita se déplaçait sans cesse, ne pouvait venir partager les repas, quittait les pièces dès que Maman y entrait.
En partant j’étais terrifiée à l’idée de les laisser en tête à tête dans cette maison. Mais je ne pouvais rien faire, ni proposer. Seulement les laisser trouver leurs propres solutions. Je n’avais pas besoin de ma part de la maison, ni de l’argent, et sûrement la question ne viendrait que dans très longtemps.

A l’aéroport, je regardais dans mon téléphone les photos que j’avais prises de l’intérieur de la maison : la chaise de jardin sur laquelle Papa est mort, toutes les pièces de la maison, ses bottes encore pleines de boue séchée (il avait plu la veille), le grand couloir dallé, le jardin bien sûr, qui semblait offrir un adieu éclatant à son maître (ou serviteur), en cette fin de printemps. Et la fameuse photo sur le buffet où Margarita et moi semblons incarner si parfaitement la gémellité, avec nos petites robes à volants. J’ai l’air un tantinet contrariée, Margarita s’offre avec naïveté à l’oeil mécanique. Déjà je crois j’essayais de fuir cette identité jumelle, fuir le reflet, la petite main serrée, serrant. Papa prenait les choses avec simplicité, il m’a aidée parfois dans mes manÅ“uvres d’évasion… c’est lui qui a obtenu que nous ne soyons pas dans la même classe, quand je le lui ai demandé. Margarita m’en a beaucoup voulu.

Quand je suis partie pour mes études, Margarita a passé beaucoup de temps avec lui…il y avait quelque chose d’un peu forcé dans sa façon de donner à voir cette proximité. Elle passait avec lui une grande partie de son temps libre, dans l’association qu’il avait créée, dont elle était secrétaire.
Maman m’a dit une fois : « Elle vient avec lui au café, le samedi, je ne sais pas si ça lui plaît tant que ça, peut-être il préférerait être seul avec ses amis Â».
Si je réfléchis, je crois que je n’ai pas été seule avec lui depuis bien longtemps. Ca n’arrivera plus jamais maintenant .

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