Claire Ceira

équinoxe

par claire le 21 septembre, 2019

l’orage est là
dans le silence de la maison
goûter le chagrin qui fait comme une nappe, une brume.
devant le ciel gris clair dansent les feuilles.

j’ai pris soin des plantes, de leurs fleurs
les éclairs sont des interjections de lumière
tout est éteint dans la maison
je laisse le soir
peu à peu baisser.

c’est bon d’être seul
dans la tristesse
bouche bien fermée
c’est bon de ne pas avoir à parler.

le vent tord doucement les branches
devant le ciel qui s’assombrit
il soulève un coin de la nappe écarlate
salie de terre, chaque goutte est claire.

le tonnerre roule son lourd véhicule
sans menace. on dirait un chien
de garde qui ne comprend pas.
le chagrin boit tout, à longs traits.

tu

par claire le 26 août, 2019

tu n’a pas de bord

ni celui de l’eau, du large fleuve
si avancé le crépuscule gris

ni la falaise en surplomb
– où marche Invisible/Indivisible.

ni le cri du bébé gabian
assoiffé errant sous les fenêtres
le cri de la mère gabian qui plane et cherche.

tu peut être partout.

mouvement

par claire le 2 juillet, 2019

des rêves de ruissellements, de choses qui rebondiraient
s’écrouleraient en très petite quantité
et dont rien ne s’accumulerait
dans les creux
pleins de graviers.

des mains dont les doigts seraient repliés
sans que l’esprit le sache
les pouces à l’abri des paumes.

des vierges vêtues de blanc jusqu’au cou
dont la sueur doucement imbibe
de fines étoffes de coton
secrètes.
des dentelles brunes de feuilles au bord d’une poubelle malodorante.

le fantôme de l’eau pompée par les racines d’un bosquet d’arbres
en halo transparent, en nimbe de molécules au-dessus de leurs têtes vertes.
le bruit des forêts que le sirocco pénètre et remplit
tièdes et geignant un peu comme un grand corps de bétail qu’on emmène.
la brume qui cache le rebord de l’horizon, très loin, sur la mer plate.

l’été comme une éternité qu’on retrouverait.
la soif des enfants : un verre bu d’un trait
puis un demi encore – le reste jeté dans le lavabo.
une odeur de résine une odeur de terre sèche
mêlées quand on monte en haletant entre les pins.

l’odeur, l’odeur incroyable du soir moite
sur la terrasse au-dessus du jardin sombre.

et tout ce qui s’est décroché du temps
qui n’existe plus que comme une fumée
tout ce qui n’aura plus jamais lieu – en été.

une branche s’est penchée vers l’eau
vers la mare brune traversée de lumière.
le temps penche et sa sève ralentie
commande encore éclosions et mûrissements.

alors
un flux qui remonte
à l’intérieur d’une main d’homme
sang invisible et pourpre, veines
sur le dos du poignet, l’éminence du pouce.
appelé par la pompe du temps
encore et encore
pour tout le reste du voyage
en circuits
en arborescences.

et tandis que le flux va et vient,
l’automne derrière la main se déplie.
flux des sèves descendantes
vers les racines, l’humus noir.

le château

par claire le 19 mars, 2019

dans le fond du passé, où toutes les choses luisent
il y a le vert sombre de cette prairie en septembre.
une sieste solitaire
l’odeur de terre et d’herbe écrasée près du visage
la chaleur du soleil sur la couverture brune
les cailloux qu’on sent sous son corps,
la pente elle-même et ce temps de repos qu’on s’accorde.

un peu plus haut, ancien, l’arrière du château.

j’ai reçu de tes nouvelles par quelqu’un que je ne connais pas – ta femme.
j’ai appris que tu étais mort au mois de mai.

jamais je ne l’aurais imaginé, tu semblais si solide sur la dernière photo où l’on te voit
sérieux et calme, sur le chemin de Compostelle.
je cherche dans mes tiroirs celles que j’avais gardées, blanches et grises :
le château, ses
communs et ses couloirs, l’escalier de devant, la grande salle à manger avec ses
portes-fenêtres et les fresques de singes vêtus élégamment, la cour de derrière serrée par la forêt.

cette fin d’été picarde, l’herbe un peu humide qui déroulait son étendue au soleil
les nuits déjà froides
les taillis des bois alentour, et tous ces vieillards
qui ont quitté depuis longtemps la surface du monde.

ainsi
de toi aussi, le monde est désormais vide.

je me souviens de leurs visages, de leurs façons d’être.
le grand feu dans la nuit, et tout le monde assis avec des couvertures sur les épaules.
et cet endroit où l’on terminait la journée, éclairés par la lumière rouge des braises

et le hasard qui m’y a ramenée avec toi, pour quelques minutes silencieuses
tellement d’années après.

et rien n’avait changé : la poussière juste posée sur le sol
l’âtre
la paix des pièces oubliées.

quelques minutes où la vie se retourne
avant de fuir à nouveau
vers l’avant.

focale (15)

par claire le 19 mars, 2019

C’est la fin du mois d’octobre, la fin de la journée, on a des manteaux. Je rentre chez moi par le même trajet que les autres jours, depuis un mois c’est à la nuit tombée, pourtant il n’est que six heures et demi.
Il a plu toute la journée d’hier. Aujourd’hui il a fait froid mais le lycée est bien chauffé. C’est vrai, dans la cour on a eu froid.
Je longe une longue palissade, derrière laquelle il n’y a encore que la terre remuée, nue. Bientôt quelque chose sera construit, « sortira de terre » comme on dit, et la palissade disparaîtra.
De l’autre côté du grand espace vide que je peux voir par les ouvertures, il y a des affiches mouillées. Un garçon erre dans cet espace, interdit par des petits panneaux rouges. Il a les mains dans les poches, regarde à ses pieds. Il cherche sûrement quelque chose. Des pièces de monnaie ? des objets qu’il a repérés ? Il s’éloigne de moi en marchant, je le vois prendre son élan devant une grande flaque (j’ai cessé de marcher moi-même pour mieux le voir). Il fait un grand bond, atterrit dans une éclaboussure, poursuit sa route et disparaît.

un nain jailli d’une porte invisible
survole la flaque miroitante
il va c’est sûr crever l’écran
la palissade ne le retiendra pas
il est le maître du crépuscule
comme les chauve-souris, comme le vent qui soulève
un rideau bariolé

travelling latéral

par claire le 19 mars, 2019

j’ai glissé pendant des jours
à la surface d’un fleuve
ou d’un canal ancien et rectiligne orienté d’est en ouest.
il n’y avait aucun choc, l’eau me portait comme de l’huile.
ainsi je suis sortie des lieux
que je connaissais.

les maisons, les rives d’herbe
le bruit murmurant des avions au-dessus
le voyage des nuages dans l’autre sens
c’était comme si le ciel et la terre
me quittaient doucement
s’effaçaient.

je me disais qu’on ne désire vraiment que l’aventure, l’ailleurs
mais qu’au bord du pays des autres
au bord du mystère
debout sur la frontière on ne sait que voir, deviner.
on peut pas appartenir, alors on glisse.

à chacun sa langue intime maternelle, dont les subtilités échappent à tout autre personne
– forcément étrangère.

ainsi depuis la ligne de partage je regardais, je passais debout sur la péniche de ma vie
et ton pays défilait dans l’autre sens sous mes yeux, majestueux et ordinaire
avec ses maisons aux façades offertes.

je tendais l’oreille
imaginant les gens à l’intérieur des maisons
attentive à ce qui sortait des cheminées ou des portes-fenêtres
entrebâillées sur les jardins qui bordent l’eau.
comme ces cavités, ces ouvertures du corps
attendant d’être remplies
de sons, d’images ou de nourriture
ou du contact d’un autre corps sensible.

chemin/camino

par claire le 19 mars, 2019

je voudrais t’écrire dans l’intervalle
entre le français
et une langue étrangère,
te décrire l’endroit que j’ai vu hier :
un caniveau et le dessin
rapide et sinueux
que faisait l’eau qui dévale.

remontant la rue dans le vent froid
j’atteins le portail de bois marron
l’allée de pierre et le porche
je regarde le jardin puis j’entre
j’accroche mon manteau

et recommence à traduire les poèmes
simples comme des gouttes de pluie
que tu as écrits il y a deux ans
– en marchant –

la poésie c’est la vérité

par claire le 9 janvier, 2019

le passé surgit quand on ouvre les albums photos / tout est caché / loin en arrière
la masse d’instants présents / colorés de soleil ou nuageux / gravier des lieux de vacances
longues tables de fêtes répétées / et tous les visages connus / ceux qu’on aimait tant
dans ces jours-là
qui sourient / pour toujours effacés non réels / perdus délayés dans les êtres
qu’ils sont devenus aujourd’hui / et qui s’effacent / encore s’effritent dans chaque heure.

ce qu’on n’a / pas donné ne le sera / jamais c’est trop tard
toutes les petites blessures qu’on n’a pas évitées / ont fait leurs cicatrices
qui parfois gênent encore la vie / les jeunes corps-esprits à nous confiés
ont grandi se sont adaptés / au cadre qu’on leur a transmis.

quel poids / penser à cela ce soir.

jaune et noir

par claire le 18 décembre, 2018

le choc du réveil, c’est le bruit du corps de
la petite fille que heurte à pleine vitesse une voiture noire
sur la grande avenue. je la voyais s’avancer toute seule,
atteindre presque l’autre côté, loin, vêtue d’une robe jaune
fluo, comme une légère fleur de colza tandis que la mère
sur le trottoir près de moi s’occupait d’un bébé
dans sa poussette. je voulais l’appeler, m’élancer vers elle,
mais la voiture noire floue a surgi de droite à gauche
il y a ce bruit auquel on ne peut croire et
tout disparaît. ne restent devant moi que les quatre voies vides.
on dirait un film de la prévention routière. je regarde la
mère qui semble ne rien comprendre, bouche ouverte les yeux flous.

je surgis du rêve, je suis dans mon lit.

MOISSONS

par claire le 7 décembre, 2018

1 :

riches heures
matin frais dans l’ombre d’herbes
midi, verticale brûlante du cuivre fondu or et plomb
la fin d’après-midi lourde bleutée huileuse
le soleil rasant les chaumes
et les épaules nues dans leur mouvement

le regard trouve l’endroit où le ciel se fend
que la lumière
de sa force, noircit.

2 :

on passait la journée dans les glissements des outils
le miroir oblique de l’acier sous la lumière
taillant sa route dans ce qui tombait d’un mouvement régulier
les chemins de sueur entre les omoplates
la main qui essuie le sel sur les sourcils
aussi tout ce qui ne glisse pas
les épines fines la balle d’or blanc poudrant la peau
la lourde douleur de la fatigue, serrant.
c’était le temps, suivant l’orbite du soleil
orbe au-dessus des montagnes lointaines
et le déroulement du jour.
les haltes courtes l’eau chaude des bouteilles en plastique
l’avancée des machines dans le champ martyrisé tondu.
….
rien ne se couche plus rien ne glisse
tu es soigneusement assise
au bord d’un endroit dont tu ne tomberas pas
tu te penches un peu sur le grand espace sombre.

3 :

les champs sont bordés de talus, de haies.
sous un ciel blanc et bleu
sous la neige immobile des grands cumulus.

voici la lame rouge orangée
tordue
courant et fumant au-dessus des chaumes
les yeux piquent, l’odeur de la paille brûlée
pénètre dans les vêtements
et après les lignes noires, la cendre.

4 :

on dirait des feux :
la fumée de grands feux
dans la plaine, à contre-jour,
montant du sol devant le soleil qui descend.

on dirait des nuées déroulées sur la terre,
dans ses replis et ses creux.

posté un peu au-dessus
du haut d’une colline,
fouillant des yeux la plaine les vallées, les arbres
la petite cathédrale
on voit en trois endroits,
lents et couchés
doucement mouvants
ces nuages de fumée jaune et pâle
qui progressent, transparents.

chacun est seul dans son engin agricole
et le jour les voit suivre sans fin
dans le matin, l’interminable après-midi et le soir
et même la nuit avec les phares
les voit aller et venir
défaire lentement le tricot doré du champ
qu’ils avaient lentement labouré (brun)
semé (vert)
traité.

les épis qui penchaient sous les pluies
aux têtes d’or gris ciselées
tombent en multitude, suavement
dans leur odeur de grains.

eux aussi paient leur tribut dans la cage d’acier
au-dessus du rouleau vibrant, dans le nuage et la fumée sans feu
jaune et sauvage, dans l’odeur
de froment.

(une vieille série, retravaillée)