Claire Ceira

Focale (11)

par claire le 21 avril, 2018

Focale (11)

C’est la rue d’Alésia, d’avant. Le crépi des murs, les pierres meulières de l’école communale sont encore encrassés et noirs, noirs des fumées du siècle, mais dans très peu de temps ils auront retrouvé leur couleur neuve. Ils offrent à la pluie leur sombre écrin. Les clous du passage piéton, lavés, luisent un peu. Et lui traverse avec son imperméable sur la tête. Son visage pourrait être celui d’un chapiteau sculpté, d’un homme du Moyen Age, ainsi encadré par les plis du tissu, il n’exprime rien sinon peut-être la fatigue. Plus bas, ses fortes mains. Il traverse la rue là où il traverse toujours, à l’aller et au retour de son lieu de travail (« travail de forçat » dit-il). Il y a une forme d’indifférence : ce geste d’enfant inspiré par la simple nécessité de se protéger, les vêtements un peu fripés, ordinaires, le visage.
Si tu traversais dans l’autre sens, si tu le croisais, est-ce que tu le regarderais, est-ce que tu te retournerais pour suivre des yeux sa silhouette ? Cette impression qu’il donne ici d’un être unique, un peu écrasé, qui marche sans la moindre recherche du regard d’autrui, sans la moindre gêne non plus ? Est-ce que tu l’aurais sentie sans le regard du photographe, et si tu ne connaissais pas son nom : Giacometti ?

focale (10)

par claire le 8 avril, 2018

Tu te souviens d’un de ces jours où on échoue dans un café. Ciel blanc, les feuilles sur les trottoirs mouillés. Un de ces jours où on est vivant différemment parce qu’on est malheureux, plus présent que d’habitude, un dimanche où souffle le vide.
Il y a là un vieil homme assis, avec sa canne, rond, vêtu de noir. Sur son visage flou, le regard perdu dans la rue presque déserte, il n’y a ni malheur ni bonheur. Il est là seul, comme toi.
Ni l’un ni l’autre ne cherchera la conversation, n’en a envie. Pourtant tu t’aperçois que sa présence immobile, son visage lourd que tu regardes de temps en temps en levant les yeux de ton livre, le simple fait que le café ne soit pas désert, qu’il n’y ait pas que des serveurs, produit quelque chose de particulier. C’est un moment qu’on n’oubliera pas, diffusant sa nostalgie signifiante, perçante. Le temps semble s’en échapper.

arbres dans la mémoire

par claire le 7 avril, 2018

Je rassemble mes arbres :

—- celui qui trempait ses pieds dans un miroir opaque, dont le vert renvoyait le ciel, un bras de petit fleuve côtier. Racines plongeant comme les longues branches que la barque contourne. Moules d’eau douce, trous de rats dans les berges. Oh, tourner autour de la rame, faire un tourbillon lent.
très loin de la ville, comme perdue en Laponie, entendre pourtant ferrailler les trains de la gare, deviner les deux tours de la cathédrale.

—- celui qui poussait dans ma cour aux dalles branlantes, soulevées par ses racines. Qui devenait peu à peu énorme, grâce aux crottes de chien dont le tas s’écrasait, se fondait dans les feuilles mortes. Acacia, grappes parfumées dans la nuit, feuilles vertes devant mon grand velux.

.—- ceux de l’enfance, des promenades à plusieurs, chaque arbre comme un problème à aborder : trouver la première prise, et comment se hisser, déchiffrer l’écriture des branches et leur danse immobile, parfois avoir peur et rester figée au dessus du vide. Ou bien ceux du jardin familial, où on a installé des cordes pour s’aider, et où on passe des heures à lire.

—- le noyer si grand au bord du rieu, comme un roi à l’écorce grise, la terre au-dessous, ombragée, à l’herbe rare. Sa mort qui prit plusieurs années après l’inondation : la lente pourriture de toutes ses racines.

—- les six oliviers, piliers du jardin, portant le dais de leur feuillage que remue le vent, semblables à des titans tortueux. L’idée qu’il sont si anciens, antérieurs à toutes les maisons d’ici.

—- les arbres des « forêts Trump », plantés contre la bêtise humaine, dérisoires, un jour aussi grands et beaux pourtant que ceux des forêts de « Shoah », le film que je regarde en ce moment.

Focale (9)

par claire le 5 avril, 2018

C’est l’année de la deuxième grossesse, de la première naissance : l’hiver. Elle porte un manteau vert bouteille aux gros boutons, qu’elle teindra en noir elle-même dans une bassine, pour le deuil de son père quelques années plus tard. Elle s’accoude au parapet du pont, laisse ses yeux filer sur le fleuve très calme, la ville qui se dilue dans un brouillard laiteux. A la pointe de l’île les arbres nus et enchevêtrés font comme une toison sombre, et les deux bras du fleuve s’écartent autour d’eux, chacun surmonté d’un pont. La première partie de sa vie est derrière elle. Le soleil, les arabes, la terre aride, les oncles et tantes si nombreux, tout ce passé qui l’a laissée dans un manque. Pour très longtemps, désormais, elle est parisienne.

le lieu désiré

par claire le 23 mars, 2018

« …Sur le lieu désiré

Il reviendra toujours… »(Manset)

 

 

Le premier sentier entrait par le nord. Tous les troncs adressaient
Aux regards leur face verte. Si on y posait la main, brûlante, elle
Semblait vouloir la sensation sauvage et noire, d’être salie. Buée
Perspiration de l’arbre, le chant du houppier là-haut, peu de vent.

A l’est un chemin courbe longeait la lisière de ronces et d’herbes,
Mais à quoi bon le décrire, jouer le jeu du bois carré ? Il n’entrait
Rien par là le sentier agonisait très vite dans un fatras, un fouillis.
Tu rebroussais chemin un peu contrarié, et tu longeais la bordure.

Et à l’ouest et au sud, la forêt était une belle muraille appuyée sur
Le ciel. Mais poreuse, pénétrable, et on rejoignait une allée droite
Comme la raie des cheveux après le bain. Ta main sale, noircie et
Ta main propre dominante, tu les tenais bien serrées dans ton dos.

Tandis que tu avançais sous le couvert des arbres, soucieux de tes
Pas, des minces bouts de bois et des ronces, autres pièges naturels
Le temps était à l’orage, il n’y avait pas de lieu central, et pas de –
Joie – Tu marchais avec ce désir d’être toujours ailleurs, plus tard.

Tu avais déjà prévu de sortir de là, retourner à la maison des livres
Forets d’une autre forêt, percée, respirant. La forêt d’imaginations
De souvenirs, où l’air est frais et le sol ami – prend dans ses mains
Innombrables les pieds d’enfant du voyageur, et le transporte vers

Le lieu désiré.

palais, arbres

par claire le 20 mars, 2018

Le temps passe.
Le roi qui a construit la ville, personne ne sait plus prononcer son nom correctement.
Il faisait très chaud aussi quand l’ouvrier a sculpté ce sourire, ces yeux baissés, tu cherches les coups de burin qu’on devine encore. Tu te demandes quels étaient les gestes, comment tu pourrais sculpter un visage exprimant si parfaitement le bonheur.
La sueur est devenue une habitude, une pellicule amie, ne disparaît que dans la chambre climatisée, le soir.
Le nom de l’ouvrier, ses compagnons de travail le connaissaient, l’appelant dans la nuit chaude autour du feu.
Ce nom qui lui avait été donné, il n’apparaît nulle part. A-t-il jamais été écrit ? Son ADN doit être parfaitement dissous dans quelque terreau humide, au pied de grands arbres. Ou bien en cendres : carbone, CO2, encore plus simple. Mais une partie est probablement encore là, aujourd’hui, dupliquée dans chaque cellule de ses nombreux descendants. Comme celui du roi.
Le corps est fait pour être détruit.
Sous la pellicule de sueur tu le sens, tandis que tu cherches les coups de burin imperceptibles, mais aussi les cercles de lichens qui désagrègent, colorent, dessinent leurs cernes vivants.
Les grands arbres ont descellé les dalles de la ville qui n’abrite plus personne.
Des files de fourmis innombrables vêtues de couleurs claires la pénètrent, longeant les murs, touchant les grandes racines qui ressemblent à des serpents, un peu gluantes, moussues.
Leurs voix excitées font comme un contrepoint incompréhensible, hasardeux, face aux sourires silencieux.
Tu aimerais venir très tôt le matin, avant eux, pour entendre le silence de la forêt tel qu’il baignait les ouvriers endormis autour des cendres de leur feu ; mais tu est trop paresseuse.

En fait, il n’y avait plus/pas encore de forêt, les arbres avaient été coupés, dessouchés, avant que ne commence le chantier. Le roi venait parfois se rendre compte, dans l’éclat de son pouvoir. Les sourires de pierre étaient pour lui, mais aussi pour ses dieux.

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par claire le 30 janvier, 2018

De temps en temps, le tableau change. Quelque soit l’heure du jour, quelque soit finalement le thème et le paysage, s’y inscrit un insupportable sentiment d’exil.
Une forme de froissement qui modifie la structure et la lumière de la prairie, de la mer, du ciel au-dessus, qui pénètre aussi l’air de la maison.
Il est impossible d’être heureux.
La solitude crisse, traverse tout, dessèche tout, et l’on sait qu’aucun autre endroit ne lui échappe.
Quelquefois, seuls les lieux décrits dans les livres seraient habitables.

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par claire le 8 janvier, 2018

sans contraction ni césarienne
toujours glissant, toujours à temps
l’année nouvelle a pris la place
dans le berceau des jours nouveaux.
toujours plus loin
du nôtre sommes
toujours plus près du jour final.
mais en habitant ce jour-ci
regardons bien car son visage
jamais plus ne le reverrons
ni jamais ne l’avons connu
il est unique
il est ici.

endormi

par claire le 30 novembre, 2017

on plonge
dans ce mouvement de sphère
quand le soleil n’est plus qu’un mot
laissant s’enrouler la Terre
sur elle-même on tombe
en arrière, bascule
sans peur aucune.

comme un grand poisson las de jouer
présente son ventre blanc
à la lumière des étoiles
puis descend
vers l’obscurité.

on tombe sans vertige
la main de la Terre douce et large
soutient la chute et l’accompagne
pas de solitude
pas de froid –
les rêves, ou le vent, ou le vide
entre les étoiles – il y a la voix
les voix, être aimé.

on s’étend dans la direction
des vagues, leur étalement
le sang pulsant, le souffle
la houle sur la Terre.

et dans les corridors du rêve
se cachent tous ceux qu’on a suivis
toutes les villes traversées,
on écoute les voix monter,
descendre.

ils sont plusieurs je crois.

aller (4)

par claire le 26 octobre, 2017

Dans ce pays, il est impossible d’écrire.
tout ramène à Je, tout colle
par sa blessure, cette horreur
ovale.
le temps creuse une cicatrisation impossible
un héritage sans doute
mais qu’importe.

pris par ce qu’on a de laid
on voit son reflet en surimpression
sur le paysage
et cela emplit la pièce, ou le wagon
il n’y a plus de dehors.

pourtant j’ai parfois arraché la croûte
ou laissé l’épaule entière, en sommeil avec sa clavicule,
en gage.
volant dans le crépuscule
et ce n’était plus rien qui s’appelle « moi ».
c’était le temps des apatrides
une vallée ou un parc, une cascade

il y en avait d’autres aussi…