Claire Ceira

duo

par claire le 30 septembre, 2019

1

Petit-désir est derrière nous
blotti contre le dos aveugle
un visage de faune enfoui
dans l’encoignure de l’épaule
les yeux clos, respirant
au ras du muscle trapèze.
Petit-désir appuie sa bouche
contre la peau et l’os sous-jacent
serre ses bras autour de la poitrine
gêne – si peu – la respiration.
parfois on prend dans nos mains ses mains
aux ongles fendillés, et froids
mais c’est notre désir
– c’est nous –
nos mains ne tiennent rien du tout….
Tout est imaginaire et postérieur, éternel.
Petit-désir chante un air
qui vous prend la tête.

2

Petite-désire dort loin
ou peut-être elle a perdu la vie
elle court en dormant dans des territoires
où elle est seule ses mains rament dans l’air
ses cheveux font une toile
devant ses yeux fermés.
elle fait exactement ce qu’elle veut sa voix est fine
elle a tué cruellement un escargot, un jour où elle était
envahie par le mystère sexuel.
quand elle n’est pas seule elle est soumise
elle ne court que dans ces territoires.

3

lui et elle
l’imbriqué et l’exilée, leur duo
un jet d’eau dans leur bassin
leur donne ce qu’ils boivent
ce qui les baigne.
ils dorment ou murmurent
dans la bizarre chute du jour.
l’eau ne peux tarir
ne cessera ni de jaillir
ni d’élargir ses cercles concentriques
verticale et dressée
sur leur union horizontale

où ils flottent toujours.

la neige

par claire le 30 septembre, 2019

le bonheur est dans le tableau
– caché – son odeur de neige
dans la buée brune et grise
que font, loin contre le ciel
les branches nues de grands arbres
alignés sur l’horizon..
sa couleur c’est la lumière
de l’allée qui vers l’horizon,
s’étend rectiligne et blanche
longue nappe de mariage.
c’est dimanche soir en hiver.

le peintre a des gants et une écharpe
l’enfant lèche la rambarde
de métal glacé.

le parc est immense
dans le tableau de Sisley.

équinoxe

par claire le 21 septembre, 2019

l’orage est là
dans le silence de la maison
goûter le chagrin qui fait comme une nappe, une brume.
devant le ciel gris clair dansent les feuilles.

j’ai pris soin des plantes, de leurs fleurs
les éclairs sont des interjections de lumière
tout est éteint dans la maison
je laisse le soir
peu à peu entrer.

c’est bon d’être seul
dans la tristesse
bouche bien fermée
c’est bon de ne pas avoir à parler.

le vent tord doucement les branches
devant le ciel qui s’assombrit
il soulève un coin de la nappe écarlate
salie de terre, chaque goutte est claire.

le tonnerre roule son lourd véhicule
sans menace. on dirait un chien
de garde qui ne comprend pas.
le chagrin boit tout, à longs traits.

tu

par claire le 26 août, 2019

tu n’a pas de bord

ni celui de l’eau, du large fleuve
si avancé le crépuscule gris

ni la falaise en surplomb
– où marche Invisible/Indivisible.

ni le cri du bébé gabian
assoiffé errant sous les fenêtres
le cri de la mère gabian qui plane et cherche.

tu peut être partout.

mouvement

par claire le 2 juillet, 2019

des rêves de ruissellements, de choses qui rebondiraient
s’écrouleraient en très petite quantité
et dont rien ne s’accumulerait
dans les creux
pleins de graviers.

des mains dont les doigts seraient repliés
sans que l’esprit le sache
les pouces à l’abri des paumes.

des vierges vêtues de blanc jusqu’au cou
dont la sueur doucement imbibe
de fines étoffes de coton
secrètes.
des dentelles brunes de feuilles au bord d’une poubelle malodorante.

le fantôme de l’eau pompée par les racines d’un bosquet d’arbres
en halo transparent, en nimbe de molécules au-dessus de leurs têtes vertes.
le bruit des forêts que le sirocco pénètre et remplit
tièdes et geignant un peu comme un grand corps de bétail qu’on emmène.
la brume qui cache le rebord de l’horizon, très loin, sur la mer plate.

l’été comme une éternité qu’on retrouverait.
la soif des enfants : un verre bu d’un trait
puis un demi encore – le reste jeté dans le lavabo.
une odeur de résine une odeur de terre sèche
mêlées quand on monte en haletant entre les pins.

l’odeur, l’odeur incroyable du soir moite
sur la terrasse au-dessus du jardin sombre.

et tout ce qui s’est décroché du temps
qui n’existe plus que comme une fumée
tout ce qui n’aura plus jamais lieu – en été.

une branche s’est penchée vers l’eau
vers la mare brune traversée de lumière.
le temps penche et sa sève ralentie
commande encore éclosions et mûrissements.

alors
un flux qui remonte
à l’intérieur d’une main d’homme
sang invisible et pourpre, veines
sur le dos du poignet, l’éminence du pouce.
appelé par la pompe du temps
encore et encore
pour tout le reste du voyage
en circuits
en arborescences.

et tandis que le flux va et vient,
l’automne derrière la main se déplie.
flux des sèves descendantes
vers les racines, l’humus noir.

le château

par claire le 19 mars, 2019

dans le fond du passé, où toutes les choses luisent
il y a le vert sombre de cette prairie en septembre.
une sieste solitaire
l’odeur de terre et d’herbe écrasée près du visage
la chaleur du soleil sur la couverture brune
les cailloux qu’on sent sous son corps,
la pente elle-même et ce temps de repos qu’on s’accorde.

un peu plus haut, ancien, l’arrière du château.

j’ai reçu de tes nouvelles par quelqu’un que je ne connais pas – ta femme.
j’ai appris que tu étais mort au mois de mai.

jamais je ne l’aurais imaginé, tu semblais si solide sur la dernière photo où l’on te voit
sérieux et calme, sur le chemin de Compostelle.
je cherche dans mes tiroirs celles que j’avais gardées, blanches et grises :
le château
ses communs et ses couloirs, l’escalier de devant, la grande salle à manger avec ses
portes-fenêtres et les fresques de singes vêtus élégamment, la cour de derrière serrée par la forêt.

cette fin d’été picarde, l’herbe un peu humide qui déroulait son étendue au soleil
les nuits déjà froides
les taillis des bois alentour, et tous ces vieillards
qui ont quitté depuis longtemps la surface du monde.

ainsi
de toi aussi, le monde est désormais vide.

je me souviens de leurs visages, de leurs façons d’être.
le grand feu dans la nuit, et tout le monde assis avec des couvertures sur les épaules.
et cet endroit où l’on terminait la journée, éclairés par la lumière rouge des braises

et le hasard qui m’y a ramenée avec toi, pour quelques minutes silencieuses
tellement d’années après.

et rien n’avait changé : la poussière juste posée sur le sol
l’âtre
la paix des pièces oubliées.

quelques minutes où la vie se retourne
avant de fuir à nouveau
vers l’avant.

focale (15)

par claire le 19 mars, 2019

C’est la fin du mois d’octobre, la fin de la journée, on a des manteaux. Je rentre chez moi par le même trajet que les autres jours, depuis un mois c’est à la nuit tombée, pourtant il n’est que six heures et demi.
Il a plu toute la journée d’hier. Aujourd’hui il a fait froid mais le lycée est bien chauffé. C’est vrai, dans la cour on a eu froid.
Je longe une longue palissade, derrière laquelle il n’y a encore que la terre remuée, nue. Bientôt quelque chose sera construit, « sortira de terre » comme on dit, et la palissade disparaîtra.
De l’autre côté du grand espace vide que je peux voir par les ouvertures, il y a des affiches mouillées. Un garçon erre dans cet espace, interdit par des petits panneaux rouges. Il a les mains dans les poches, regarde à ses pieds. Il cherche sûrement quelque chose. Des pièces de monnaie ? des objets qu’il a repérés ? Il s’éloigne de moi en marchant, je le vois prendre son élan devant une grande flaque (j’ai cessé de marcher moi-même pour mieux le voir). Il fait un grand bond, atterrit dans une éclaboussure, poursuit sa route et disparaît.

un nain jailli d’une porte invisible
survole la flaque miroitante
il va c’est sûr crever l’écran
la palissade ne le retiendra pas
il est le maître du crépuscule
comme les chauve-souris, comme le vent qui soulève
un rideau bariolé

travelling latéral

par claire le 19 mars, 2019

j’ai glissé pendant des jours
à la surface d’un fleuve
ou d’un canal ancien et rectiligne orienté d’est en ouest.
il n’y avait aucun choc, l’eau me portait comme de l’huile.
ainsi je suis sortie des lieux
que je connaissais.

les maisons, les rives d’herbe
le bruit murmurant des avions au-dessus
le voyage des nuages dans l’autre sens
c’était comme si le ciel et la terre
me quittaient doucement
s’effaçaient.

je me disais qu’on ne désire vraiment que l’aventure, l’ailleurs
mais qu’au bord du pays des autres
au bord du mystère
debout sur la frontière on ne sait que voir, deviner.
on peut pas appartenir, alors on glisse.

à chacun sa langue intime maternelle, dont les subtilités échappent à tout autre personne
– forcément étrangère.

ainsi depuis la ligne de partage je regardais, je passais debout sur la péniche de ma vie
et ton pays défilait dans l’autre sens sous mes yeux, majestueux et ordinaire
avec ses maisons aux façades offertes.

je tendais l’oreille
imaginant les gens à l’intérieur des maisons
attentive à ce qui sortait des cheminées ou des portes-fenêtres
entrebâillées sur les jardins qui bordent l’eau.
comme ces cavités, ces ouvertures du corps
attendant d’être remplies
de sons, d’images ou de nourriture
ou du contact d’un autre corps sensible.

chemin/camino

par claire le 19 mars, 2019

je voudrais t’écrire dans l’intervalle
entre le français
et une langue étrangère,
te décrire l’endroit que j’ai vu hier :
un caniveau et le dessin
rapide et sinueux
que faisait l’eau qui dévale.

remontant la rue dans le vent froid
j’atteins le portail de bois marron
l’allée de pierre et le porche
je regarde le jardin puis j’entre
j’accroche mon manteau

et recommence à traduire les poèmes
simples comme des gouttes de pluie
que tu as écrits il y a deux ans
– en marchant –

la poésie c’est la vérité

par claire le 9 janvier, 2019

le passé surgit quand on ouvre les albums photos / tout est caché / loin en arrière
la masse d’instants présents / colorés de soleil ou nuageux / gravier des lieux de vacances
longues tables de fêtes répétées / et tous les visages connus / ceux qu’on aimait tant
dans ces jours-là
qui sourient / pour toujours effacés non réels / perdus délayés dans les êtres
qu’ils sont devenus aujourd’hui / et qui s’effacent / encore s’effritent dans chaque heure.

ce qu’on n’a / pas donné ne le sera / jamais c’est trop tard
toutes les petites blessures qu’on n’a pas évitées / ont fait leurs cicatrices
qui parfois gênent encore la vie / les jeunes corps-esprits à nous confiés
ont grandi se sont adaptés / au cadre qu’on leur a transmis.

quel poids / penser à cela ce soir.