un monde flottant
par claire le 19 janvier, 2026
L’enfant est montée sur un tabouret pour regarder par le vasistas des toilettes. Il y a, collés sur les vitres, des losanges transparents, verts et rouges, qui filtrent la lumière. Quand on ouvre la petite fenêtre, on découvre des murs d’un gris très doux, où sont peints des oiseaux et des guirlandes de feuilles. Les oiseaux ressemblent à des hirondelles.
En fait, le vasistas donne sur une petite pièce carrée de deux mètres de côté à peu près, et elle a beau réfléchir, elle ne comprend pas comment on peut entrer dans cette pièce. Aucune porte n’est visible, et ni la cuisine ni le débarras attenants n’ont d’autre porte que celles qu’elle connaît
Ainsi, cette petite pièce est une pièce-où-on-ne-peut-pas-aller, baignée de clarté.
Elle ne parvient pas à se représenter le plan de l’ensemble. Elle ne parle à personne de ces interrogations.
Bien plus tard, à l’âge adulte, elle apprend qu’il s’agit d’un « puits de lumière », ces ouvertures qui font communiquer une verrière ouverte dans le toit avec les étages inférieurs. On ne peut pas savoir où il déverse sa lumière, car l’appartement du dessous est loué à un couple, on n’y va pas.
La salle à manger a un petit balcon de grès arrondi, que chauffe le soleil. A travers les balustrades on peut voir, tout en dessous, un jardin, très touffu, tapissé de lierre, avec des arbres et une glycine qui tord ses rameaux autour d’une gloriette de fer forgé. C’est un jardin où on n’a pas le droit d’aller, il appartient à la maison d’à côté.
Tout est vieux dans cette maison où vivent les grands-parents. La grand-mère, deuxième épouse du grand-père, a choisi en arrivant toute la décoration, les meubles, les rideaux, les papiers peints, les bibelots. Tout ou presque est de style art-déco, les volutes, les serpents, les fleurs graphiques.
Elle fera une nuit le rêve hypnotique d’une maison où la végétation pénètre par toutes les ouvertures ; une maison labyrinthe, enchâssée dans le végétal.
Après ce moment fondateur, il semble que plus rien n’ait changé, à part l’arrivée de quelques appareils électroménagers, la télévision en noir et blanc, le frigo. Les choses ont perdu un peu leurs couleurs, nageant dans la lumière tamisée des étés toulousains. Les armoires se sont remplies. Le dessus de lit en peluche et les rideaux de dentelle, le lino qui s’écaille sur les bords, les tiroirs qui semblent n’avoir pas été ouverts depuis très longtemps.
C’est ce qui rend si magique le retour, à chaque fois. On utilise les mêmes objets, la même vaisselle, on va au marché sur les boulevards, ou voir la grand-tante dans son appartement de la rue des Cuves, juste à côté de St Sernin, où les toilettes sont sur le pallier (à l’étage en dessous). Les rigoles des trottoirs laissent couler une eau savonneuse, bleutée.
Le grenier est sous les tuiles chaudes, rempli des passions du grand-père (photographie, reliure), des jouets oubliés, des magasines attachés par une ficelle, des pieds nickelés, de vieux déguisements en soie déchirée. On peut y passer des heures, malgré la chaleur. Une bonne partie semble faite pour accueillir des enfants tant le toit est bas. Il y a un endroit où on ne peut pas aller, réservé aux locataires. Du coup, le grenier semble avoir encore une surface indéfinie, derrière une porte fermée.
L’enfant souvent rêve de cette maison, de son escalier raide et tournant. Là , derrière la papier peint, se trouve une porte secrète dont elle connaît le mécanisme. Et derrière, encore un monde à explorer, mystérieux, qu’on oublie au réveil.
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entropie
Avec mon père, je suis allée voir ma grand-mère, dans l’EHPAD où il a bien fallu l’installer, finalement. Pendant des années, mon père est allé tous les matins chez elle, après avoir fait le marché, lui apportant ce dont elle avait besoin, vidant la caisse de la chatte noire et blanche, bavardant un peu avec elle – qui ne se souvient pas de la réponse que vous venez de lui faire.
Elle ouvrait sa porte à des antiquaires peu scrupuleux qui lui achetaient (pense-t-on) à bas prix les meubles du temps de la splendeur…La chatte a fini par mourir, à 21 ans, après des années où, pauvre chose pelée, elle s’oubliait un peu partout. La maison était silencieuse et sale, obscure, surchauffée. Et, elle, toujours pâle, polie, lointaine et souriante, lisant des livres de Guy Des Cars.
Ma grand-mère n’était pas la mère de mon père, elle était arrivée dans sa vie alors qu’il était déjà adolescent, orphelin de mère depuis l’âge de 8 ans. Mais ils se sont aimés, toujours à bonne distance, elle admirative de ce garçon travailleur et intelligent, lui plein de respect pour cette femme qu’il appelait « Tatie » et qui avait ramené de la vie pour son père et pour lui.
A l’époque, il avait investi une chambre sous les combles, que je n’ai découverte que plus tard, moi-même adulte, quand les locataires étaient partis et qu’on pouvait pénétrer dans la deuxième moitié du grenier. Tout était encore en place : le lit bas, les livres sur les étagères, des dessins et des photos sur les murs, le bureau. C’est là que mon père a vécu pendant la guerre, adolescent, toujours affamé bien sûr, mais assez heureux je crois, avec ses activités de scout. Ces amitiés-là , il les retrouvera trente ans plus tard, intactes, lorsqu’il reviendra vivre à Toulouse.
J’étais songeuse, sur le pas de la porte, imaginant sa vie d’alors, dans un monde habité par la menace, mais bien protégé finalement. Un adolescent étendu sur son lit, qui lit, ou qui travaille, attend l’heure de l’entrée dans sa vie d’adulte, loin d’ici.
Quand ma grand-mère est morte, mon père a décidé de diviser la maison pour faire une donation-partage. Les choses étaient restées en l’état un long moment, et puis il a fallu se décider à la vider.
Quand nous parlions de la maison, nous disions en riant qu’il faudrait en faire un musée, mais qu’on ne trouverait ni guide ni gardien.
Le travail d’évacuation a été exténuant. Je n’y ai pas beaucoup participé, j’habitais loin, et j’imagine que j’aurais plutôt ralenti le travail tant j’aurais été curieuse de toutes ces choses enfouies et oubliées, enfermées dans les immenses armoires, commodes, placards, loin de la lumière et du temps, qu’il a fallu jeter. Quand je suis venue la revoir, une grande partie avait été évacuée. La question des meubles se posait : qui voulait quoi ? Nous avons pris conscience de la disproportion entre nos appartements, nos maisons modernes, et ce mobilier massif et sombre.
Je suis entrée dans la grande chambre obscure du rez-de-chaussée, où j’avais passé tant de temps à lire, fouiller. J’ai sorti mon appareil et j’ai commencé à photographier, les objets épars, les papiers peints où se devinaient des fantômes de meubles déjà partis… Et j’ai ainsi parcouru toute la maison, de la cave au grenier.
Ces photos, mon père m’a dit qu’il était content qu’elles aient été prises, car un mois plus tard il n’y avait plus rien. Les ouvriers sont venus et ont tout transformé en studios blancs pour étudiants.
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maintenant
L’appartement du bas, celui que nous n’avions jamais vu, celui des locataires, a échappé au grand nettoyage, parce que c’est une de mes sœurs qui s’y est installée. Elle a également eu droit, au premier étage, à l’ancienne salle à manger et son petit balcon, à la cuisine, aux toilettes et au puits de lumière. Elle a modifié certaines choses à sa manière, colorée et imaginative, mais sans rien effacer du charme et des parfums d’autrefois. Dans la grande salle du rez-de chaussée qui donne sur le jardin, noyée de l’ombre des arbres, aux plafonds très hauts, le papier peint banal cachait une grande fresque, un paysage à l’italienne avec un rideau bleu drapé.
Elle veut me faire voir les travaux qu’elle a dû entreprendre au premier étage, la réfection du puits de lumière. Nous commençons à rappeler les souvenirs de l’ancienne cuisine : son placard où transpirait le gruyère, celui où était accroché un moulin à café, le frigo qu’il fallait n’ouvrir que très vite, la desserte roulante et sa confiture de cerise. Elle me dit qu’elle a moins de souvenirs que moi, elle est plus jeune. Et ceux des derniers temps de la grand-mère, un peu désolants, se sont superposés.
 Elle s’inquiète pour la fresque aux oiseaux : les ouvriers risquent de l’abîmer avec leurs échafaudages. Comment pourrait-on la protéger ?

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