Claire Ceira

un amour d’été

par claire le 1 février, 2020

C’est à Berck-plage, un jour de grand vent. Le sable si fin et d’un beige si doux file à ras des kilomètres de marée basse, en nappe, cingle les mollets des enfants, on doit lui tourner le dos pour se protéger les yeux. On marche en marche arrière, fixant l’horizon parallèle à notre progression cahotante. C’est drôle de marcher en arrière longtemps dans le sable. De temps en temps on se retourne pour vérifier la trajectoire : on va au blockhaus.

Je suis en vacances ici parce que j’ai un frère hospitalisé dans ces hôpitaux où on soigne les os. Il a un problème de colonne vertébrale, lui il se balade le matin, son chat sur le ventre, couché sur un chariot plat, Maman le pousse. A Berck il y a beaucoup de chariots plats comme le sien. Des fois il fait un peu beau, mais aujourd’hui il y a des nuages, la mer est gris-vert et à cause du sable qui vole je pense à ce poème de Verlaine que j’ai appris le mois dernier : « le ciel est de cuivre…»
Moi je n’ai pas de problème de vertèbre, et Maman est trop occupée par mon frère pour me surveiller, alors je vais où je veux, je vadrouille. Dès le premier jour, en escaladant les sortes de hautes murailles inclinées qui bordent la plage, j’ai vu un garçon qui faisait la même chose, mais à la vitesse de l’éclair ! Normal, lui il habite ici, il fait ça depuis qu’il est tout petit. Il m’a attendue assis en haut, on s’est présentés comme font les enfants : prénom, âge. Lui non plus, personne ne le surveille.
On va partout : dans les dunes où traînent des barbelés rouillés et traîtres qu’il repère de loin. Il est plus vieux que moi un peu, il a l’air très content de me montrer les grands pins presque couchés par le vent où il est si facile de monter. On joue au Uno dans l’arbre, c’est moi qui ai amené le jeu et qui lui ai appris. Je suis une fille raisonnable, parce que Maman se fait tellement de souci pour mon frère, alors je l’ai amené pour qu’elle le voie, pour qu’elle le connaisse un peu, elle a demandé son nom et le numéro de ses parents, c’est normal. Elle veut me voir toutes les heures, c’est normal. Je fais attention, on revient, on repart. Mon frère me demande le soir de lui raconter. Il paraît que l’année prochaine il sera guéri. Maman a amené le chat depuis Paris, elle lui lit des livres, elle discute avec les infirmière et de temps en temps tous les enfants en chariot se retrouvent dans la grande salle de la télé. J’aime bien ces vacances.
Mon copain m’a amenée partout : dans les rues de derrière où les petits jardins pleins de sable ont encore des vieux jouets abandonnés, blanchis de sel et à moitié cassés. Tout en haut de la dune la plus raide où on peut glisser. On est même montés dans les bateaux de pêche que personne ne surveille dans le port, qui sentent très fort le poisson, on a pris un bout de filet. On est même allées à la bibliothèque un jour où il pleuvait. Il n’a pas de carte mais on n’en a pas besoin pour lire. Et bien sûr on a pêché toutes les sortes de coquillages, il s’y connaît très bien.
Il m’a donné une Barbie de sa sœur qui est trop grande pour y jouer. Elle est toute nue et très décoiffée – celles qui étaient encore belles elle les a vendues dans les réderies – mais je lui ai fait une robe avec un joli sac en plastique rouge. Moi je lui ai donné une BD.
Mais aujourd’hui, à cause du vent, on ne peut pas se promener, alors il m’emmène au blockhaus. D’habitude il y va avec ses copains, c’est pas mal interdit, parce qu’autrefois il restait des trucs qui n’avaient pas explosé, mais il n’y en a plus. Ses copains sont tous partis cet été. Il me montre comment on fait pour descendre entre deux piliers, verts de mousse. Le sable reste toujours mouillé à l’intérieur. Ils ont installé des sacs par terre, des fois ils font du feu juste en-dessous de l’espèce de fenêtre profonde, le vent du dehors aspire la fumée. Ca sent un peu le pipi, mais pas trop. Il y a un tas de pommes de pin et de brindilles. On ne peut rien laisser à manger parce que c’est très humide.
On a goûté. Et puis il est allé tout au fond, il a creusé dans le sable et il a sorti un sac en plastique. Il y avait un pistolet, un vrai, très rouillé, qu’ils ont trouvé. Et puis il y a des balles très jolies, moitié en cuivre moitié en autre chose. Il m’en a donné une et m’a dit : ça c’est un cadeau pour ton frère.
Je la lui ai donnée en cachette et, je ne sais pas comment il s’est débrouillé, mais Maman ne l’a jamais vue.

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