Claire Ceira

Focale (11)

par claire le 21 avril, 2018

Focale (11)

C’est la rue d’Alésia, d’avant. Le crépi des murs, les pierres meulières de l’école communale sont encore encrassés et noirs, noirs des fumées du siècle, mais dans très peu de temps ils auront retrouvé leur couleur neuve. Ils offrent à la pluie leur sombre écrin. Les clous du passage piéton, lavés, luisent un peu. Et lui traverse avec son imperméable sur la tête. Son visage pourrait être celui d’un chapiteau sculpté, d’un homme du Moyen Age, ainsi encadré par les plis du tissu, il n’exprime rien sinon peut-être la fatigue. Plus bas, ses fortes mains. Il traverse la rue là où il traverse toujours, à l’aller et au retour de son lieu de travail (« travail de forçat » dit-il). Il y a une forme d’indifférence : ce geste d’enfant inspiré par la simple nécessité de se protéger, les vêtements un peu fripés, ordinaires, le visage.
Si tu traversais dans l’autre sens, si tu le croisais, est-ce que tu le regarderais, est-ce que tu te retournerais pour suivre des yeux sa silhouette ? Cette impression qu’il donne ici d’un être unique, un peu écrasé, qui marche sans la moindre recherche du regard d’autrui, sans la moindre gêne non plus ? Est-ce que tu l’aurais sentie sans le regard du photographe, et si tu ne connaissais pas son nom : Giacometti ?

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