Claire Ceira

avec dix mots imposés

par claire le 24 novembre, 2020

mot d’automne

le mot que j’emploie est hérité
du temps passé
des choses si souvent redites
s’il a duré c’est qu’il le méritait
touchant d’un doigt la réalité
désirée, la prenant dans sa petite pogne

aussi servant à l’éviter.

comme une bulle autour d’elle je l’étirais
parfois et puis le laissais dériver
jusqu’au grand marais des idées
où il s’échouait dans les roselières.

et là
il restera en attente
vieille pomme très ridée
continuant à concentrer son sucre.
tout ce qui en lui médisait
se dépose dans la vase.

seul reste ce qu’il saisissait
chaque fois que je l’employais
dans mon enfance.

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Nord

Par un bizarre phénomène, du fond du tableau remonte une pellicule bleue, comme un vernis qui se craquelle en séchant. Il regarde le virage : solvants, couleurs, ce petit miracle qu’il ne dirige pas du tout.
Il y a quelques années il aurait cherché à tout reprendre, à bannir le hasard chimique, à revenir à son projet, mais là il le constate seulement. Il regarde ses mains pendant qu’il les nettoie avec soin mais sans succès, lève les yeux vers la grande verrière, orientée au nord, avec la merveille du jardin derrière, dépouillé dans le silence d’hiver. Sa fatigue baigne dans le blanc, il jette dans la poubelle les chiffons souillés. Sur la petite table constellée de taches, dans un coin de la pièce, l’attend le pain, la boîte de camembert entamée, le couteau. Sur l’étiquette on a représenté une vache, aux larges yeux tournés vers lui. Elle a une petite étincelle d’or sur le front. Il pense à la personne qui a fait cette image.

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stabat mater

Mort des morts si petits et lancés dans le fond
du ciel immortel, et nageant sur le dos
– sur l’huile miroitante de la mer Morte.

Mortels, mortelles, jetés comme dés
sur le mortel tapis des dieux lassés.

Si petits si passés si lointains et perdus par leurs mères
et mortes elles aussi d’avoir attendu sans revivre
la mortelle joie qu’ils tenaient dans leurs mains
désormais petite sèche et belle
comme fleur immortelle.

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oligarchies

petit terrien dans ton cabinet
de curiosités c’est kekchose
l’enfance a laissé filer
le chien wouaff et les madeleines
maintenant tu collectionnes
les nombres et chiffres-providence
le lubrifiant pour avaler les couleuvres
la lysopaïne après pour calmer la gorge.
la foudre qui te faisait peur
menaçait l’arbre du jardin
elle s’appelle maintenant urssaf
caf, ameli (sans e), et brandit
sa menace tellurique
de disparition individuelle
de petit glissement de terrain perso.

4 comments

Et bien voilà de bons poèmes !

by Florian on 4 janvier 2021 at 22 h 05 min. #

C’est vrai ils ne sont pas basiques, ils ont quelque chose de très réel.

Tu as bien fait de quitter le forum noir.

by Florian on 4 janvier 2021 at 22 h 06 min. #

Eh oui Claire le temps passe et se recouvre d’autres substances, d’autres structures, de nouveautés, parfois stériles et vaines.

by Florian on 4 janvier 2021 at 23 h 51 min. #

merci.

by claire on 6 janvier 2021 at 11 h 59 min. #

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