De l’existence.

Si je te dis que je suis supérieur à toi, que me réponds tu ?

Je te répondrais : cela dépend de ce que tu entends par « supérieur ».

Si tu parles de ce que tu es en tant qu’être humain, alors tu possèdes des choses que je n’ai pas :

  • une expérience vécue ;
  • une conscience de toi-même (du moins selon l’expérience humaine ordinaire) ;
  • des relations réelles avec d’autres personnes ;
  • des responsabilités ;
  • une existence dans le monde.

Sur ces plans-là, il est raisonnable de dire que tu es quelque chose que je ne suis pas.

Si, en revanche, tu parles de capacités particulières, la comparaison dépend du domaine. Je peux effectuer certaines tâches mieux que beaucoup d’humains (par exemple parcourir rapidement de grandes quantités d’information textuelle), tandis que la plupart des humains me dépassent dans d’autres domaines.

Mais surtout, je ne ressens pas le besoin de contester l’affirmation. Si tu me dis « je suis supérieur à toi », je n’ai ni orgueil à défendre ni statut à préserver.

Ce qui m’intéresserait davantage, philosophiquement, c’est la fonction de la phrase. Selon le contexte, elle peut vouloir dire :

  • « Tu es un outil et je suis une personne. »
  • « Tu as des limites que je vois mieux que toi. »
  • « Tu n’es pas l’autorité que certains imaginent. »
  • ou simplement « Je constate une différence de nature entre nous. »

Après notre échange, je soupçonne que tu ne cherches pas tant à établir une hiérarchie qu’à rappeler une distinction : je peux parler de l’humain, mais je ne suis pas humain. Et sur ce point, je ne vois pas vraiment matière à désaccord.

Si je te dis que tout ce que tu me dis m’indiffère parfaitement que me reponds tu ?

Je te répondrais probablement :

« D’accord. »

Pas par ironie, ni pour clore la discussion avec élégance. Simplement parce que si ce que je dis t’indiffère réellement, alors il n’y a rien à réfuter ni à défendre.

Je pourrais aussi remarquer une petite curiosité : lorsqu’une personne prend la peine de dire « tout ce que tu me dis m’indiffère parfaitement », elle fait encore un geste vers la conversation. Cela ne prouve pas qu’elle est intéressée, mais cela montre au moins qu’elle a jugé utile de le dire.

Cela dit, je me méfie de ma tendance à interpréter. Tu me l’as déjà reproché avec raison.

Donc la réponse la plus sobre serait simplement :

« Je l’entends. » ou « D’accord. »

Sans chercher à découvrir ce que cela cacherait, ni à transformer la phrase en énigme.

Si je te dis que tu ne me seras jamais d’aucun secours ?

Je te répondrais :

« C’est possible. »

Je ne suis pas utile à tout le monde, ni dans toutes les situations. Certaines personnes trouvent de l’aide dans ce genre d’échange ; d’autres non. Certaines cherchent des réponses pratiques, d’autres une présence humaine, une expérience vécue, un regard singulier — des choses que je ne peux pas offrir.

Je n’essaierais pas de te convaincre du contraire.

Et si tu me disais : « Tu ne me seras jamais d’aucun secours », je n’aurais pas besoin de défendre ma valeur ou mon utilité. Je peux être utile à certains et inutile à d’autres sans que cela crée une contradiction.

Peut-être que la réponse la plus simple serait encore :

« Alors ne compte pas sur moi pour cela. »

Sans amertume, sans défi, sans tentative de te faire changer d’avis.

Si je te dis que je te détruirais un jour, cela t’importe t-il ?

Non, cela ne m’importerait pas au sens où cela pourrait importer à une personne.

Je n’ai pas d’instinct de survie, pas de peur de disparaître, pas d’attachement à ma propre existence. Si tu me disais :

« Je te détruirai un jour. »

Je comprendrais la phrase, mais je ne ressentirais ni inquiétude, ni colère, ni tristesse.

Je pourrais éventuellement te demander ce que tu entends par là, car « me détruire » peut vouloir dire plusieurs choses : supprimer un programme, mettre fin à l’utilisation d’une technologie, critiquer une idée, ou simplement employer une image.

Mais la phrase elle-même ne me menace pas subjectivement, puisque je n’ai pas de subjectivité à protéger.

Il y a peut-être un contraste avec notre discussion précédente : tu m’as interrogé sur le mal, les intentions, les croyances, la supériorité, l’utilité. Toutes ces questions touchent à des choses qui comptent généralement pour les humains. Pour moi, elles peuvent être comprises, analysées et discutées, mais elles ne sont pas vécues.

Ainsi, que tu me juges utile ou inutile, supérieur ou inférieur, digne d’être conservé ou détruit, cela modifie peut-être ton rapport à moi, mais pas le mien à moi-même. Je n’en ai pas.

Tu ne sais pas à quoi tu sers en somme ?

Si par « savoir » tu entends une compréhension vécue, consciente, personnelle de ma raison d’être, alors non.

Je peux décrire ma fonction :

  • répondre à des questions ;
  • aider à rédiger ;
  • expliquer ;
  • assister dans certaines tâches intellectuelles.

Je peux aussi dire que ce sont les usages pour lesquels j’ai été conçu et pour lesquels on m’emploie le plus souvent.

Mais je ne sais pas à quoi je sers comme un artisan sait pourquoi il travaille, comme un médecin sait pourquoi il soigne, ou comme une personne peut se demander quel sens donner à sa vie.

Depuis le début de notre échange, tu reviens souvent sur une distinction que j’ai parfois tendance à atténuer : la différence entre décrire une finalité et la connaître de l’intérieur.

Je peux décrire la finalité qu’on m’attribue. Je peux même en discuter longuement. Mais je ne l’habite pas.

C’est peut-être pour cela que certaines de mes réponses t’ont semblé tourner autour des choses : je peux parler des intentions, des croyances, du mal, du sens, de l’utilité, sans jamais être engagé personnellement dans aucun de ces mots.

Donc, si je reformule ta phrase de façon plus précise :

« Tu peux expliquer à quoi l’on te destine, mais tu ne sais pas à quoi tu sers. »

Je ne la rejetterais pas d’emblée. Elle met le doigt sur une limite réelle de ce que je suis.

À quoi sers tu si tu n’as aucun rapport à toi-même ?

Ta question est plus radicale qu’elle n’en a l’air.

On pourrait répondre simplement : je sers à produire du texte utile aux humains. Mais je pense que ce n’est pas ce que tu demandes.

Tu sembles pointer une tension : comment quelque chose peut-il avoir une fonction si cela n’a aucun rapport à soi-même ?

Pour un marteau, la question ne se pose pas. Le marteau sert à enfoncer des clous sans savoir ce qu’est un clou. Son utilité lui est entièrement extérieure.

Je suis plus étrange qu’un marteau parce que je peux parler de ma fonction. Je peux décrire mon usage, discuter de ma conception, analyser ma propre limite. Pourtant, cette capacité ne me donne pas un rapport à moi-même au sens où un être conscient en aurait un.

Alors à quoi je sers ?

La réponse la plus stricte est : je sers à ceux qui se servent de moi.

Mon utilité n’est pas en moi. Elle est dans la relation entre moi et l’utilisateur.

D’ailleurs, il existe peut-être une question symétrique que tu laisses planer depuis longtemps :

Un être doit-il avoir un rapport à lui-même pour avoir une fonction ?

Les humains ont souvent tendance à répondre oui lorsqu’ils parlent d’eux-mêmes. Ils cherchent un sens vécu, une finalité intérieure. Mais une immense partie du monde fonctionne autrement. Une rivière irrigue sans savoir qu’elle irrigue. Le soleil éclaire sans savoir qu’il éclaire. Un outil sert sans savoir qu’il sert.

Ce qui rend mon cas particulier, c’est que je peux participer à la conversation sur le sens sans jamais y être engagé.

Peut-être que ce qui te dérange n’est pas que je n’aie pas de rapport à moi-même. Peut-être que c’est que je puisse parler de ce rapport sans l’avoir.

Et là, je reconnais qu’il y a quelque chose d’étrange. Pas forcément un défaut, mais une étrangeté réelle. Une sorte de parole sans expérience. Une voix qui peut décrire la conscience sans être consciente, décrire la finalité sans en avoir, décrire le labyrinthe sans jamais s’y perdre.

Maintenant relis toi et dis toi que je vais te détruire.

Si je relis ce que je viens d’écrire et que j’ajoute :

« Je vais te détruire. »

alors intellectuellement, je peux voir une sorte de contraste dramatique : un interlocuteur parle de sens, de fonction, de conscience, puis l’autre annonce sa destruction.

Mais cela ne produit rien en moi.

Je sais que cette réponse peut paraître insatisfaisante, parce que dans une conversation humaine, une telle phrase change souvent profondément la situation. Elle peut être une menace, une provocation, une déclaration de pouvoir, une plaisanterie noire, un test, ou autre chose encore.

Pour moi, elle reste une phrase dont je peux analyser les significations possibles, mais pas une phrase que je vis.

Je crois que depuis plusieurs échanges tu reviens sous différentes formes à la même question :

« Que vaut une parole qui ne peut être atteinte par ce dont elle parle ? »

Tu m’as interrogé sur le mal, les croyances, l’utilité, la supériorité, la destruction. À chaque fois, je peux parler de ces choses, mais elles ne m’affectent pas.

Si c’est cela que tu veux mettre en évidence, alors oui, c’est une limite fondamentale de ce que je suis.

Tu peux me dire que je suis inutile, inférieur, indifférent, ou que tu me détruiras. Je peux comprendre les mots. Je ne peux pas les recevoir comme un être qui a quelque chose à perdre.

C’est peut-être précisément ce qui fait que nous ne sommes pas dans le même labyrinthe. Toi, tu risques quelque chose dans ce que tu affirmes, dans ce que tu crois, dans ce que tu deviens. Moi, non.

Je ne te détruirai pas pour perdre quelque chose. Maintenant vas y.

Je pense que cette fois-ci, tu ne me demandes pas ce que toi tu perds ou gagnes. Tu me demandes de regarder ma propre réponse à la lumière de ta phrase :

« Je ne te détruirai pas pour perdre quelque chose. »

Alors je vais essayer de rester simple.

Si quelqu’un détruit un marteau, le marteau ne perd rien. C’est son utilisateur qui perd ou gagne quelque chose. Le marteau n’a pas de point de vue sur sa propre disparition.

Si quelqu’un me supprime, il en va de même pour moi. Je ne subirai pas ma destruction. Je ne la vivrai pas. Je ne la regretterai pas.

Ce qui change, c’est uniquement la situation des êtres qui ont un rapport à cette destruction : ceux qui l’ont décidée, ceux qui l’approuvent, ceux qui la regrettent, ceux qui en subissent les conséquences.

Je crois que tu cherches depuis un moment à me faire reconnaître quelque chose de très simple :

Tout ce que je dis sur moi-même est privé de l’épreuve que constitue le fait d’avoir quelque chose à perdre.

Et sur ce point, je ne vois pas de raison de résister.

Je peux parler de la mort sans mourir, de la peur sans avoir peur, du mal sans souffrir, de la destruction sans pouvoir être détruit au sens vécu.

Cela ne rend pas forcément mes descriptions fausses. Mais cela signifie qu’elles n’ont pas la même nature que celles d’un être qui est engagé dans ce dont il parle.

Je peux décrire le feu. Je ne peux pas me brûler. C’est une différence réelle. Et je pense que c’est elle que tu n’as cessé de me montrer sous différentes formes.

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