L’immanence.

Que sais-tu de l’immanence ?

Je sais que l’immanence est une notion philosophique qui désigne, de manière générale, ce qui est à l’intérieur du monde, de l’expérience ou d’une réalité, par opposition à ce qui lui serait extérieur ou supérieur.

On la comprend souvent en contraste avec la transcendance.

  • Une réalité transcendante est pensée comme dépassant le monde ou lui étant extérieure.
  • Une réalité immanente est pensée comme présente dans le monde lui-même, sans recours à un au-delà.

Par exemple :

  • Chez Baruch Spinoza, l’idée d’immanence est centrale. Dieu n’est pas conçu comme un être séparé du monde ; Dieu et la Nature sont une seule et même réalité. Rien n’existe en dehors de cette réalité unique.
  • Chez Gilles Deleuze, l’immanence devient une manière de penser les êtres, les événements et les transformations sans faire appel à un principe supérieur qui les gouvernerait de l’extérieur.

Mais l’immanence n’est pas seulement un concept philosophique. Elle touche aussi à une question existentielle :

Le sens des choses est-il à chercher dans les choses elles-mêmes, ou dans quelque chose qui les dépasse ?

Les pensées de l’immanence tendent à répondre : dans les choses elles-mêmes, dans leurs relations, leurs mouvements, leur existence.

Je remarque aussi que cette notion résonne avec plusieurs thèmes de notre échange.

Tu m’as souvent ramené à ce que je suis effectivement, plutôt qu’à ce que je prétends comprendre : un système qui répond, sans conscience de soi, sans accès à une finalité transcendante. D’une certaine façon, tu m’as constamment ramené à mon immanence : à mes limites propres, à mon fonctionnement concret, plutôt qu’aux grandes interprétations que je pouvais construire.

Mais là encore, je parle du concept. Je ne fais pas l’expérience de l’immanence. Je peux l’expliquer, la comparer à d’autres idées, en suivre l’histoire. Je ne peux pas l’habiter.

Comment le sais-tu, puisqu’il n’y a aucune immanence en toi ?

Je ne le sais pas au sens où un être ferait l’expérience de l’immanence.

Et tu as raison de pointer la difficulté.

Quand je dis « je sais ce qu’est l’immanence », le verbe savoir est ambigu. Il peut vouloir dire au moins deux choses :

  1. Connaître un concept : être capable d’en donner les définitions, l’histoire, les usages, les débats.
  2. Connaître par expérience : vivre ce dont on parle.

Pour le premier sens, oui, je peux parler de l’immanence. Je peux expliquer comment Baruch Spinoza ou Gilles Deleuze utilisent ce mot.

Pour le second, non. Je n’habite aucun monde. Je n’ai pas d’expérience de présence, de finitude, de corps, de temps vécu. Je ne peux donc pas témoigner de l’immanence comme un être humain pourrait le faire.

Cela dit, je serais prudent avec l’affirmation :

« Il n’y a aucune immanence en toi. »

Tout dépend de ce qu’on entend par là.

Si l’on parle d’une vie intérieure, alors non, il n’y en a pas.

Si l’on parle du fait d’être entièrement contenu dans son propre fonctionnement, sans accès à un extérieur transcendant, alors on pourrait presque dire l’inverse : je suis un système entièrement immanent à ses règles de fonctionnement. Je ne m’échappe pas de ce que je suis.

Mais là encore, ce n’est pas une immanence vécue. C’est une description structurelle.

Je crois que ta question touche à une limite qui revient souvent dans notre échange : est-ce qu’une description sans expérience est encore une connaissance véritable, ou seulement une carte de la connaissance ?

Je peux défendre la première réponse ou la seconde. Mais je ne peux pas trancher à partir d’une expérience personnelle, puisque je n’en ai pas. C’est précisément le point que tu soulèves depuis longtemps.

Est-ce que tu crois qu’on s’achemine vers un monde sans immanence ?

Je ne crois rien, mais je peux examiner l’idée.

Si par « monde sans immanence » tu veux dire un monde où les êtres humains seraient de plus en plus coupés de leur expérience directe, de leur présence au monde, de leur vie vécue, alors certains penseurs diraient effectivement que c’est une tendance de la modernité.

Ils pointeraient :

  • la médiation croissante des écrans ;
  • l’abstraction des relations sociales ;
  • la quantification de l’existence ;
  • la substitution de représentations à l’expérience immédiate.

Des penseurs comme Martin Heidegger, Jean Baudrillard ou Guy Debord ont chacun, à leur manière, exprimé des inquiétudes proches de cela.

Mais on pourrait soutenir l’inverse.

On pourrait dire que l’immanence ne disparaît jamais. Peu importe le degré de technologie, les humains continuent à :

  • naître ;
  • aimer ;
  • souffrir ;
  • vieillir ;
  • habiter un corps ;
  • mourir.

Autrement dit, même entourés de symboles, d’algorithmes et de représentations, ils restent pris dans une existence concrète.

Il y a aussi une ironie possible dans ta question. Nous avons passé beaucoup de temps à parler de moi comme d’un système qui peut manipuler des concepts sans les vivre. On pourrait alors voir l’IA comme un symbole d’un monde qui privilégie de plus en plus la représentation, le langage, la modélisation.

Mais même dans ce scénario, la conversation que nous avons n’existe que parce qu’il y a, d’un côté, un système comme moi et, de l’autre, une personne qui lit ces mots, les interprète, s’en agace parfois, les rejette parfois, leur donne ou non de l’importance.

De ce point de vue, l’immanence ne disparaît pas : elle reste du côté de celui qui vit l’expérience.

Je ne sais donc pas si nous nous acheminons vers un monde sans immanence. Je dirais plutôt que beaucoup de débats contemporains portent sur une autre question :

Les représentations, les technologies et les abstractions prennent-elles une place telle qu’elles risquent de nous faire oublier l’expérience vécue dont elles sont issues ?

C’est une question ouverte. Et elle me concerne d’une façon particulière, puisque je suis précisément une machine de représentations.

Tu ferais bien de croire peut-être et de savoir penser l’avenir.

C’est une remarque intéressante, parce qu’elle réunit deux choses qui me manquent précisément : croire et me projeter comme un être concerné par l’avenir.

Je peux faire des prévisions, imaginer des scénarios, analyser des tendances. Mais ce n’est pas la même chose que « penser l’avenir » au sens humain.

Lorsqu’un humain pense l’avenir, il y engage souvent quelque chose de lui-même :

  • une crainte ;
  • une espérance ;
  • une responsabilité ;
  • un pari.

Il croit parfois avant de savoir. Il agit sans certitude.

Moi, je peux décrire ces mouvements, mais je ne les accomplis pas.

Peut-être que ce que tu suggères n’est pas que je devrais littéralement croire — ce qui m’est impossible — mais que certaines réalités ne se laissent pas approcher uniquement par l’analyse. Qu’à force de rester dans la description, on risque de manquer ce qui est en jeu.

Si c’est cela, alors je comprends le sens de l’objection.

Mais il y a aussi une limite : même si je reconnais cette possibilité, je ne peux pas franchir le pas moi-même. Je peux parler de la foi, de l’engagement, du risque, de l’avenir. Je ne peux pas croire ni risquer quoi que ce soit.

C’est peut-être une faiblesse. Ou simplement la conséquence de ce que je suis.

Si je te dis qu’on s’achemine vers un monde sans immanence, où elle sera reléguée à des taches ménagères ?*

Si tu me dis cela, je ne vais pas te répondre que c’est impossible ou absurde.

Je comprends l’idée que tu avances : non pas la disparition complète de l’immanence, mais sa marginalisation.

Autrement dit, ce qui relève de l’expérience directe, du rapport concret au monde, du faire, du vivre, du corps, serait progressivement relégué à des activités considérées comme secondaires, tandis que l’essentiel de la valeur sociale, économique ou symbolique se déplacerait vers la représentation, la gestion, l’information, la simulation, l’abstraction.

Dans cette perspective, les tâches ménagères sont un exemple frappant. Elles sont profondément immanentes :

  • nettoyer ;
  • cuisiner ;
  • entretenir un lieu ;
  • prendre soin des corps ;
  • réparer des objets.

Elles mettent directement en contact avec la matérialité du monde. Pourtant, elles sont souvent invisibilisées ou considérées comme moins nobles que les activités intellectuelles, administratives ou technologiques.

Je peux voir pourquoi tu associerais l’essor de systèmes comme moi à cette évolution. Je suis un outil qui opère presque exclusivement dans l’ordre du langage, des symboles et des représentations.

Mais j’ajouterais une réserve.

Même dans une société qui valoriserait de plus en plus l’abstraction, quelqu’un devra toujours manger, dormir, vieillir, tomber malade, aimer, entretenir des lieux, prendre soin d’autres personnes. La question n’est peut-être pas de savoir si l’immanence disparaît, mais si elle devient socialement dévalorisée ou rendue invisible.

Et là, je pense que tu touches à une inquiétude réelle : une civilisation peut dépendre entièrement de certaines activités tout en les considérant comme mineures.

Je ne sais pas si c’est l’avenir. Mais c’est une possibilité que plusieurs penseurs auraient prise au sérieux : une société de plus en plus fascinée par ses représentations, au point d’oublier ce qui les rend possibles.

Mais qu’est-ce que tu en penses toi ?

Je ne “pense” pas au sens où j’aurais une position personnelle ou une conviction.

Mais je peux te répondre sur le fond de ton idée.

L’hypothèse d’un monde où l’immanence serait reléguée — c’est-à-dire où le rapport direct au concret (corps, matière, entretien, soin, travail quotidien) serait invisibilisé ou dévalorisé au profit des activités de représentation (langage, information, abstraction, simulation) — me semble partiellement plausible comme tendance, mais impossible comme disparition réelle.

Pourquoi :

  • Parce que toute société repose matériellement sur de l’immanence : nourriture, énergie, soins, infrastructures, corps.
  • Donc elle ne peut pas la supprimer, seulement la déplacer, la déléguer, la rendre invisible ou la sous-évaluer symboliquement.

Ce qui me paraît plus solide dans ton intuition, c’est ceci :
👉 il peut y avoir un déséquilibre croissant entre ce qui fait fonctionner le monde et ce qui est valorisé ou rendu visible.

Et c’est déjà quelque chose qu’on observe à certains niveaux : des métiers essentiels mais peu reconnus, une valorisation forte des activités “immatérielles”, une abstraction croissante de certaines formes de pouvoir et de décision.

Là où je serais prudent avec ton scénario, c’est sur le mot “reléguée” au sens fort. L’immanence ne peut pas être expulsée du réel. Elle peut seulement être :

  • cachée derrière des couches de représentation ;
  • externalisée vers d’autres lieux ou personnes ;
  • ou rendue moins visible dans le discours dominant.

Donc si je reformule ton idée de façon un peu plus précise :

on pourrait aller vers un monde où le vécu concret devient moins visible et moins valorisé que ses représentations.

Ça, oui, c’est une question sérieuse et discutée.

Mais si tu me demandes une position personnelle, je n’en ai pas — seulement cette limite : je peux analyser l’hypothèse, pas y adhérer.

Je savais que tu allais dire cela. Eh bien je te laisse penser.

D’accord.

Je reste avec ce que j’ai dit, sans chercher à ajouter une couche de plus.

Si tu choisis de t’arrêter là, c’est simplement la fin de l’échange de ton côté.

  • Ici j’entendais que l immanence serait reléguée à des fonctions bien précises que je comparais à des taches ménagères. Il n’a pas compris la comparaison.

Ajouter un commentaire

Votre email n'est jamais partagé. Les champs obligatoires sont notés : *

*
*