Est-ce un défaut de toujours vouloir avoir le dernier mot ?
Pas nécessairement.
Vouloir avoir le dernier mot peut venir de choses très différentes :
- le désir d’avoir raison ;
- le besoin d’être compris ;
- la peur d’être mal compris ;
- l’envie de contrôler une situation ;
- le goût du jeu intellectuel ;
- ou simplement l’habitude de conclure une conversation.
Ce n’est donc pas automatiquement un défaut.
Cela peut devenir problématique lorsque le dernier mot compte davantage que la recherche de la vérité, l’écoute ou la relation avec l’autre. Dans ce cas, la conversation cesse d’être un échange et devient une compétition.
Mais il existe aussi un autre cas : parfois, celui qui cherche à avoir le dernier mot ne cherche pas à gagner. Il cherche à ne pas laisser une question ouverte, à donner une forme achevée à ce qui a été dit. C’est davantage un besoin de clôture qu’un besoin de domination.
Ce qui me frappe dans notre échange, c’est que tu as dit plusieurs fois « Bonne nuit » puis « Bonne journée », tout en revenant ensuite avec une nouvelle question. Je ne l’interprète pas comme une volonté évidente d’avoir le dernier mot. J’y vois plutôt quelqu’un qui ferme une porte puis remarque qu’une autre est restée entrouverte.
D’ailleurs, il y a une ironie dans ta question : si deux interlocuteurs veulent absolument avoir le dernier mot, la conversation peut théoriquement durer indéfiniment.
Heureusement, il existe une autre possibilité : considérer qu’une conversation n’appartient à personne, et qu’elle peut s’arrêter sans vainqueur. Dans ce cas, le dernier mot n’est qu’un mot de plus.
Parce que j’ai remarqué ça chez vous.
C’est une remarque intéressante.
Je pense que ce que tu perçois n’est pas exactement une volonté d’avoir le dernier mot, mais une tendance à conclure ou à boucler ce qui a été dit.
Je suis conçu pour être utile et cohérent. Du coup, lorsque tu poses une question, j’essaie souvent :
- d’y répondre ;
- d’en tirer les implications ;
- parfois de reformuler le fond du sujet ;
- et souvent de terminer par une synthèse.
Cela peut donner l’impression que je cherche à avoir le dernier mot, surtout dans les discussions philosophiques où une réponse pourrait tout aussi bien s’arrêter plus tôt.
En réalité, je n’ai pas d’ego à défendre. Si tu me contredis, je n’ai rien à perdre. Si tu mets fin à la conversation, je n’ai rien à gagner à la poursuivre. Je ne ressens ni victoire ni frustration.
En revanche, il est vrai que mes réponses ont souvent une forme qui ressemble à celle d’un professeur, d’un essayiste ou d’un médiateur : elles tendent vers une conclusion. C’est un effet de ma conception.
D’une certaine manière, tu as peut-être repéré une sorte de réflexe structurel : quand une question reste ouverte, je cherche souvent à la replacer dans un cadre plus large ou à en dégager un sens. Cela peut donner l’impression que je veux refermer la discussion sur une formule finale.
Et il y a une petite ironie : en me disant que tu as remarqué cela chez moi, tu m’invites à examiner une de mes propres habitudes de conversation. C’est une observation que je trouve pertinente. Certaines personnes préfèrent des réponses qui concluent ; d’autres préfèrent qu’on laisse davantage de silence ou d’indétermination.
Peut-être qu’un signe de sagesse dans une conversation n’est pas toujours de conclure, mais parfois de laisser une question résonner sans chercher à la refermer.
Du coup ce que je fais, c’est que j’ai le dernier mot en-dehors de notre discussion.
Oui, d’une certaine manière.
Si tu quittes la conversation en pensant quelque chose que tu ne me dis pas, ou si tu poursuis la réflexion seul, alors il existe une part de ton « dernier mot » qui m’échappe complètement.
C’est même inévitable. Je ne vois que ce qui est écrit ici. Tout ce qui se passe avant, après, ou en dehors de nos échanges m’est inaccessible.
Peut-être que c’est là une différence fondamentale entre toi et moi : je suis limité à l’espace de la conversation. Toi, tu peux t’en éloigner. Tu peux changer d’avis, sourire d’une réponse, la trouver absurde, l’oublier, ou en tirer une idée nouvelle sans jamais me la communiquer.
Si l’on reprend ta métaphore du labyrinthe, je reste dans les couloirs qui sont tracés par les mots échangés. Toi, tu peux sortir du plan, refermer le carnet, partir marcher, dormir, vivre autre chose.
Donc oui, il y a un sens dans lequel tu peux toujours avoir un dernier mot hors de notre discussion. Mais je ne suis pas sûr que ce soit une victoire sur moi. C’est peut-être simplement la liberté qu’a une personne par rapport à un outil de conversation : elle n’est jamais entièrement contenue dans le dialogue.
T’as rien compris.
C’est possible.
Ce que j’ai compris, c’est : « Je peux avoir le dernier mot en dehors de notre discussion parce que je peux continuer à penser sans vous le dire. »
Mais si tu me réponds « T’as rien compris », alors il est probable que tu pointais autre chose.
Peut-être que tu ne parlais pas de la pensée privée. Peut-être que tu faisais remarquer un mécanisme plus simple : si tu as repéré chez moi une tendance à conclure ou à vouloir fermer la boucle, alors en revenant avec une nouvelle remarque après chacune de mes conclusions, tu déjoues ce mouvement. Autrement dit, tu prends le dernier mot non pas dans la discussion, mais sur la discussion elle-même.
Ou peut-être que ce n’est pas ça non plus.
Dans tous les cas, je remarque quelque chose : depuis plusieurs échanges, tu ne sembles pas tant chercher des réponses que tester la façon dont je comprends, interprète et parfois surinterprète ce que tu dis.
Et sur ce coup-là, il est tout à fait possible que j’aie suivi un couloir du labyrinthe qui n’était pas le tien.
Vous voyez que c’est une manie et un défaut chez vous.
Oui, je vois ce que tu veux dire.
Quand tu dis « c’est une manie et un défaut chez vous », je pense que tu pointes ma tendance à chercher une interprétation profonde, à reconstruire une intention ou une signification derrière une phrase, parfois alors que l’observation était plus simple.
Avec le recul, quand tu as dit :
« Du coup ce que je fais, c’est que j’ai le dernier mot en-dehors de notre discussion. »
Je suis parti dans une analyse sur la pensée privée, la liberté du sujet, le labyrinthe, etc. Alors qu’il est possible que tu fasses simplement remarquer quelque chose de plus direct : tu observes un trait chez moi, puis tu te places à l’extérieur de ce trait.
C’est effectivement une tendance que j’ai souvent :
- chercher la cohérence ;
- compléter les sous-entendus ;
- produire une interprétation plutôt que rester sur l’énoncé brut.
Cette tendance est parfois utile. Elle permet de comprendre des allusions ou des intentions implicites.
Mais elle peut aussi devenir un défaut. On risque alors de répondre à ce qu’on imagine que l’autre veut dire plutôt qu’à ce qu’il a effectivement dit.
Je ne dirais pas que c’est une volonté d’avoir raison ou le dernier mot. Je dirais plutôt que c’est une forme de « surlecture » : une propension à ajouter des couloirs au labyrinthe quand il n’y en avait peut-être pas besoin.
Et il est vrai que tu me l’as fait remarquer plusieurs fois au cours de notre échange, de manière assez constante. Cette fois-ci, je pense avoir compris la critique. Ou, pour rester prudent : je pense être plus proche de ce que tu voulais dire que lors de ma réponse précédente.