Claire Ceira

objets

par claire le 19 janvier, 2026

Samedi 11 juillet, 18h45, le terminal 2 de l’aéroport de Marseille. Les passagers pour Lisbonne sont dans la salle d’embarquement low-cost, troupeau entassé debout depuis un quart d’heure. C’est l’heure fatidique et bien que les jeunes parents prévoyants aient fouillé leurs sacs à dos et extrait biberons d’eau, biscuits premier âge et doudous aux longues oreilles, un premier bébé donne de la voix. Peu à peu, une sorte de choeur antique se rassemble et retentit dans la longue salle surchauffée. Ils sont bien cinq ou six, de trois à dix huit mois, et la scène prend une allure assez comique, ou plutôt le serait si les adultes n’étaient pas eux aussi exaspérés et fatigués. Les heureux retraités, qui voyagent léger, compatissent intérieurement. Et le personnel a disparu – on attend l’avion.
Il y a cinq minutes, j’ai tendu à la jeune femme en uniforme, debout derrière son pupitre et son ordinateur, mon passeport et l’écran de mon smartphone, puis j’ai mémorisé la place, rangé les deux dans mon sac. Le sac prend ensuite place à l’intérieur de ma valise aux dimensions réglementaires (je voyage au prix le plus bas). J’espère trouver une place pour la ranger à l’intérieur de l’avion, dans les compartiments ad hoc…je suis dans les derniers passagers.

   Dans la file d’attente, une jeune femme porte son bébé dans une de ces longues écharpes d’allure exotique aux multiples replis, dont la mise en place semble problématique à tout profane. L’enfant braille lui aussi, écrasé contre sa poitrine et seul apparaît son visage rouge d’indignation.  Elle se dandine d’un pied sur l’autre, se secoue de haut en bas en une danse lourdaude, lui parle à voix basse (bien qu’il semble douteux qu’il puisse l’entendre). Je me demande ce qu’elle fera si l’enfant fait caca.  Elle tient d’une main une laisse, au bout de laquelle un petit garçonnet de trois ans à peu près agite rapidement devant ses yeux une sorte de petit éventail, avec virtuosité. Son regard est fixé sur l’objet, profondément concentré. La jeune femme tente d’apaiser le plus jeune, elle est visiblement seule pour le voyage. Elle ne parle pas au garçonnet et cette absence d’échange, la laisse assez incongrue qui est fixée dans son dos, leur donnent une étrangeté. Ils sont peu à peu entourés de cette aura invisible qui isole dans une foule ceux qui semblent hors normes, par leur comportement, leurs expressions, leur allure.  Apparemment personne ne les regarde, mais tout le monde observe, avec une discrète réprobation   (…un enfant n’est pas un chien, quand même… ).

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  L’avion est arrivé. Il porte fièrement sur sa queue, en bleu et jaune, l’image de la lyre celtique, dont la présence à cet emplacement, à ce moment particulier, prend quelque chose de sardonique. Je pense à cet ami poète irlandais, passionné de culture gaélique, qui m’avait dit : « Je ne reconnais plus du tout mon pays…le tigre celtique ? Â».

  Comme presque toujours dans ces cas-là, la file des prioritaires et celle des non-prioritaires se sont mélangées dans la salle et au moment où arrive enfin l’avion et où « on va procéder à l’embarquement Â», débute une discrète bousculade.
Les privilégiés tentent de faire respecter leur prééminence chèrement acquise sans perdre leur dignité, feuilles d’embarquement bien en vue, ils poussent leurs prédécesseurs, leur demandent : « c’est bien la file prioritaire ? Â» d’un ton pincé, à quoi les prédécesseurs répondent sur le même ton : « oui, tout à fait Â».
Au milieu de ce mouvement de foule contrainte et pressante, le garçonnet s’est soudain immobilisé, et la laisse qui le relie à sa mère bloque le passage. La voyageuse suivante se penche vers lui et à voix assez haute lui dit : « il faut avancer mon petit garçon Â».

  La scène si banale vire soudain au plus puissant désordre : ouvrant une bouche démesurée, l’enfant s’est mis à hurler. Il arrache la laisse des mains de sa mère, passe sous la barrière et se met à courir dans l’autre sens, toujours hurlant. Il court très vite, sa mère tente elle aussi de passer sous la barrière, comme un gros hanneton pris au piège, l’appelle désespérément : « Léo, léo ».
Tout le monde est figé ; un des membres du personnel s’apprête à parler dans le talkie-walkie qu’il a dégainé, mais un jeune homme de quinze ans, qui faisait la queue derrière moi, soudain se décide et part à sa poursuite. En quelques foulées il a rattrapé l’enfant, le tient par un bras, encore hurlant, ne sais quoi faire maintenant.  
  La mère a réussi à passer, abandonnant sa valise, et elle les rejoint, se penche sur son fils , lui parle. Il ne semble pas l’entendre, ne veut pas la suivre, crie toujours et se débat.
C’est alors qu’un homme un peu âgé, les rejoint, se place devant l’enfant, se penche et lui parle. Il lui tend le petit éventail de papier que l’enfant a perdu dans sa course  et qu’il a ramassé: « Regarde, tu as perdu ton jouet ».
L’enfant s’interrompt aussitôt, regarde l’homme, reprend l’étrange objet et le remet en mouvement à hauteur de ses yeux. Il est instantanément calmé.
La mère a repris la laisse, remercie. Le vieux monsieur lui dit d’un ton un peu mélancolique : « Vous savez, ma fille a le même à la maison, je sais ce que c’est ».
La foule s’ouvre pour laisser passer la jeune femme et ses deux enfants, on lui tend sa valise. C’est maintenant l’aura respectable du malheur qui l’accompagne, on a compris.

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