Nuit blanche
par claire le 19 janvier, 2026
Dans la nuit polaire assiégée de neige, la rue est comme un tunnel où s’engouffre le vent. Quelques lumières guident les enfants qui en file indienne progressent lentement. Tout au bout de la rue, une lumière jaune les appelle, entourée de son halo blanc. S’il neigeait plus fort, si le vent était plus violent, ils marcheraient deux par deux pour être certains qu’aucun ne se perde. Et s’il neigeait encore plus, sans doute madame Akiak serait venue les chercher.
Ils marchent avec application dans les gémissements du vent, chacun caché derrière le dos qui les précède, ils sont contents.
La rue n’est pas longue, aucune rue n’est longue dans leur village cerné par le désert blanc. Mais celle-ci est spéciale, avec à un bout l’école, à l’autre bout la maison bleu clair de madame Akiak.
Tous les jours après l’école, ceux qui veulent vont y passer une heure ou deux, et les parents viennent les chercher après, pour le dîner.
Parfois les enfants l’appellent Maîtresse, bien qu’elle ne soit plus institutrice, elle est à la retraite depuis longtemps. Pour les enfants, elle paraît riche car sa maison a deux chambres, et il fait chaud dans la grande pièce où ils s’installent, tout serrés autour de la table, tout joyeux, bavards. Elle leur donne le goûter, et puis elle les interroge sur ce qu’ils ont fait aujourd’hui, chacun raconte sa petite journée, comment ça va chez lui, la famille. Quand le goûter est fini, parfois on travaille un peu, parfois elle lit un livre, ou on dessine. Parfois elle leur raconte les histoires de quand elle était petite.
Sur un mur il y a une étagère avec des objets, des livres. Il y a une petite poupée blanche, en os de baleine, bois de caribou, et plusieurs sortes de pierres. C’est la déesse de la mer, Talilayuk.
Au moins une ou deux fois par an, les enfants lui réclament l’histoire de la poupée, l’histoire qui lui est arrivée quand elle était toute petite.
C’était quand on était très très pauvres : les blancs avaient fini de pêcher la baleine, parce qu’ils avaient trouvé le pétrole pour éclairer leurs maisons…et puis ils les avaient presque toutes tuées, on n’en voyait plus beaucoup dans la mer. Les blancs n’avaient plus envie d’acheter les fourrures de renard blanc pour leurs dames si belles et si riches. Alors on ne gagnait plus rien, on n’avait pas de quoi acheter des aiguilles, des fusils pour chasser et on ne savait plus fabriquer les armes en os ou en pierre, ni les scies en ivoire pour couper la glace et construire les igloos. On n’avait rien à manger ou presque. Moi, j’étais partie un matin avec mon père à la pêche au harpon, il en avait un très bon, il pêchait très bien. J’avais emmené la poupée en cuir de renne que m’avait cousue ma grand-mère.
On était au bord de la glace, au bord du trou qu’il avait creusé, et tout d’un coup j’ai glissé tout droit dans le trou ! Plouf ! J’ai disparu dans l’eau. Mais mon père heureusement m’a rattrapée par le petit chignon que m’avait fait ma mère ce matin-là , en haut de la tête, et il m’a sortie de l’eau.
Il a couru, couru jusqu’à la maison. Ma mère a fait ce qu’on doit faire quand quelqu’un a très froid : elle m’a déshabillée, s’est déshabillée aussi et on s’est couchées toutes nues sous les grandes fourrures.
Pendant longtemps j’ai tremblé, glacée, et puis je me suis réchauffée. Quand j’ai eu bien chaud, j’ai commencée à avoir de la fièvre, mon corps voulait encore se battre contre le froid. Et puis au bout de deux jours la fièvre est tombée. Mais je ne pouvais plus parler, je ne pouvait plus rien faire.
Mon grand-père a dit que la déesse de la mer avait pris ma parole, ma force, parce qu’elle aurait voulu me garder dans sa grande maison noire, tout au fond de l’eau. Ils faisaient tous ce qu’ils pouvaient pour faire revenir mon esprit, mais sans succès.
Je pouvais manger, marcher, je pouvais regarder et entendre, mais je ne pouvais pas faire quelque chose, jouer, rire…ni surtout parler.
Tout le monde était très inquiet, j’étais la seule enfant à la maison. Alors ma grand-mère s’est souvenu qu’à Iqaluit il y avait un vieil homme qui savait battre le tambour, un chamane de tente sombre. Mon père a pris le traîneau et les derniers chiens qui n’avaient pas été tués et il est parti le chercher.
Tout ça était déjà bien oublié, on ne savait plus trop comment ces choses se passaient, et quand mon père a trouvé l’homme, d’abord il n’a pas voulu venir, il était très vieux, faire le trajet en traîneau ça ne lui plaisait pas. Mon père était patient, il est resté deux jours chez lui, il lui a demandé comment on faisait ces choses autrefois. Et l’homme, en lui racontant, s’est mis à avoir envie à nouveau. Tout lui est revenu et il a eu honte d’avoir oublié, honte de refuser son aide. Il racontait à mon père comment le village entier autrefois se rassemblait sous la tente, dans l’obscurité, comment tout le monde entendait les esprits qui venaient, leur posait des questions. Lui il devait rester silencieux, il faisait un voyage.
Finalement il s’est décidé. Il est venu au village, il a parlé avec ceux qui se souvenaient des choses, ils ont fabriqué la tente, et un jour beaucoup de monde du village est venu. Moi je ne me souviens de rien. Mais ce que m’a raconté ma mère c’est que l’homme avait tout compris : la déesse de la mer avait gardé ma poupée et mon âme était restée avec elle.
Dans la grande tente noire où tout le monde était serré et écoutait, il s’est couché sous une peau de caribou. On entendait des bruits, ça a duré longtemps, il parlait un peu mais c’était impossible à comprendre. C’était très dangereux pour lui car il faisait le voyage sous la mer, le plus difficile de tous. Et soudain il s’est levé, tout nu et trempé, il a ouvert la tente et à la lumière du jour qui se levait on a vu ce qu’il avait ramené du monde des esprits : cette poupée qu’il avait demandée à la déesse de la mer. Celle-là , que vous voyez ici.Ce n’est pas la même que mon ancienne poupée, elle est bien plus belle, la déesse l’avait changée, mais elle n’est pas faite pour jouer. Elle est faite pour regarder.
Moi, je me suis remise à parler et à rire, comme tous les enfants, et mon père a ramené l’homme chez lui. Il a eu beaucoup de cadeaux, il était très content aussi de voir qu’il avait réussi ce grand voyage sous la mer, comme autrefois, et d’avoir ramené la poupée. Il est mort l’année d’après je crois, et il n’avait pas d’enfant.
On frappe à la porte : c’est le premier père qui vient chercher un des enfants. La règle est toujours la même : quand un parent arrive on arrête l’histoire, pour que tout le monde écoute tout.
Les enfants (ils ne sont plus que sept maintenant), ont envie de dessiner et bien sûr tous dessinent quelque chose de l’histoire. Puis un par un, ils rentrent chez eux.
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Le lendemain, après le goûter, après les jeux et l’écriture, les enfants réclament encore : raconte nous quand tu es allée à l’internat ! Elle commence aussitôt :
Je vous ai dit qu’on était très pauvre, qu’on n’avait rien à manger. Des fois on mangeait du cuir quand on n’avait rien pu pêcher, ou tuer. On était tous très maigres, et les blancs sont venus, des blancs qui connaissaient des prêtres, ou des religieuses, il y en avait quelques uns à Iqaluit. Et ils ont dit qu’il fallait que les enfants viennent dans l’internat, pour apprendre à lire, et qu’on aurait tous à manger. Nos parents étaient désespérés, alors ils ont été d’accord et nous voilà partis très loin, dans l’internat.
Le jour d’avant, mon grand-père m’a appelée et il m’a dit : tu ne peux pas emmener ta poupée, elle se casserait ou elle serait volée. Il faut que tu la regardes très bien, pour t’en souvenir toujours là -bas. Et j’ai passé l’après-midi à la regarder.
Comme ça, à l’internat, je m’en souvenais avant de m’endormir, tous les soirs. Je regardais dans ma tête : ses longs bras, ses cheveux, son petit visage blanc, je le regardais dans tous les détails comme vous la voyez ici.
L’internat était très mauvais. Pour commencer, ils nous ont coupé nos longs cheveux, parce qu’on avait des poux – c’est vrai qu’on en avait, mais j’ai pleuré quand on m’a coupé les cheveux, mes cheveux qui m’avaient sauvé la vie ! Ils nous apprenaient des choses, comme par exemple à lire et à écrire, mais aussi ils nous frappaient et nous disaient qu’on était stupides. Il fallait toujours obéi, on n’avait pas le droit de parler inuktitut. Il faisait très froid partout, et la nourriture n’était pas bonne, il n’y en avait pas assez. Et puis il y avait des maladies, beaucoup d’enfants sont morts.
Mais le pire c’est qu’on ne revoyait pas nos parents. Moi, j’aimais apprendre, j’aimais écrire, j’aimais lire. Les sœurs étaient contentes de moi mais un jour, après avoir encore beaucoup pleuré dans mon lit la nuit, je suis allée voir la plus gentille et je lui ai dit : « Si je ne revois pas mes parents, alors je dois mourir. Je ne mangerai plus, je n’apprendrai plus, jusqu’à ce que j’aie revu mes parents ».
Les sœurs m’ont dit après qu’elles se posaient la question déjà , de nous renvoyer dans notre famille pour les deux mois d’été. Elles aussi elles avaient envie de se reposer, sûrement, de prier sans avoir à s’occuper de tous ces enfants. Alors elles ont envoyé des gens dans chaque village, pour dire que les parents pouvaient venir récupérer leurs enfants à l’internat pour l’été. Et les villages se sont organisés, ils sont venus nous rechercher. Je ne sais pas si certains enfants n’avaient personne pour les reprendre, en tout cas tous les enfants de mon village sont revenus. Et moi, de savoir que je pouvais passer l’été ici, ça m’a aidé à supporter l’internat les autres années. Il y a eu beaucoup de progrès parce qu’il y avait eu une enquête sur tous ces enfants morts, et la nourriture était meilleure, on ne nous battait presque plus, il y avait une infirmière pour nous soigner. Et moi, j’ai fait beaucoup de progrès, comme vous, j’ai appris de plus en plus de choses et j’ai tellement bien travaillé que j’ai pu aller ensuite à la ville, dans un collège.Et ensuite j’ai pu devenir maîtresse et revenir travailler ici.
Alors n’oubliez pas : ce qui est mauvais peut devenir bon.
Les enfants regardent la poupée. Chaque fois qu’un nouvel enfant entre à l’école et qu’il vient ici, elle lui demande ce que fait la poupée, à son avis. Le dernier lui a dit : « C’est la déesse de la mer. Tu vois, elle lève les bras, elle vient de te lâcher et tu remontes à côté de ton père ». Mais une petite fille lui avait dit : « Elle danse, elle lève les bras au dessus de sa tête et elle fait flotter ses jambes ». Et un autre : « C’est la fille d’un phoque et d’un caribou ». Kalla, une petite qui aime les livres des autres pays, a dit que c’était la Petite Sirène et qu’elle essaie de rattraper sa voix. « Comme toi tu avais perdu ta voix aussi »
Le plus malin lui a demandé : « Comment le chamane l’a trouvée dans le voyage sous la mer ? »
Elle répond : « Mon père lui avait dit que j’avais perdu ma poupée, alors il savait qu’il devait en trouver une ». « Oui, dit l’enfant, ou peut-être il l’a fabriquée chez lui avant de venir au village pour la cérémonie et il te l’a donnée comme ça, pour te consoler ».
« Je ne sais pas, tu sais j’étais trop petite, c’est surtout des choses qu’on m’a racontées, je ne me souviens de rien. Je vous les raconte comme me l’ont dit les gens du village, mes parents. Mais en tout cas ça m’a guérie ».
Mon grand-père racontait des histoires très étranges sur les chamanes du temps de son grand-père, du temps où on ne voyait pas de blancs, où on savait tout fabriquer, où on n’avait pas faim. Une fois, dans un voyage de guérison, quand le chamane est revenu, le malade était guéri, mais le chamane a dû repartir parce qu’il avait oublié son bonnet dans le territoire des esprits !
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Il y a huit enfants à l’école du village en ce moment. Les plus petits, qui sont encore avec leur mère, viendront à leur tour, les plus grands partiront à l’internat. Cette idée des goûters chez elle, elle lui est venue quelques mois après sa retraite. Elle n’allait pas bien, son travail lui manquait trop.
Ses fils vivent loin, elle les voit peu, et il n’y a pas encore de petits-enfants.
Tous les parents du village ou presque ont été ses élèves, ils sont contents qu’elle les soulage un peu et qu’elle donne un bon goûter à leurs petits.
Dans la deuxième chambre, celle où les enfants accrochent leurs manteaux encore raides de froid, il y a un grand lit. C’est un lit de secours. Il y a trois semaines, elle a été réveillée par les coups à la porte, des voix qui l’appelaient. C’était Apik, le petit sceptique qui s’interroge toujours et sa mère, qui venaient se réfugier car le père d’Apik a l’alcool mauvais. Ca arrive trois ou quatre fois par an, à d’autres familles aussi. Les pères ne viennent pas ici quand ils sont saouls.
Le lendemain, la mère et les enfants repartent, elle, parfois elle se débrouille pour rencontrer le père, discute avec lui, lui fait la morale.
L’Akiak que connaissent les gens du village est forte et calme, elle a de l’autorité, elle est toujours tranquille, elle se sent aimée.
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Mais certaines nuits, elle tourne et se retourne dans son lit sombre, dans les cris du vent de l’autre côté des murs, dans l’idée de la nuit noire et blanche. Elle se retourne en proie à l’internat, à la mort de sa mère, au départ de son mari pour une autre femme.
Quand elle est sûre que le sommeil ne viendra pas, elle se lève et va dans la salle, s’assied bien emmitouflée ; elle regarde Talilayuk, qui flotte sur son étagère, son visage tourné vers le dessous de la grande banquise de glace, elle lui parle dans sa tête.
« Je raconte ton histoire à laquelle je ne crois pas. Je parle de toi aux enfants, mais tout cela est resté enfermé dans mon enfance, dans ce que j’ai cru, dans la magie de la tente obscure .
Celui qui t’a faite ainsi, qui a travaillé avec ce qu’il trouvait sur les bords de la mer, celui-là croyait sans doute encore.
Moi je travaille avec des esprits d’enfants et j’essaie de faire tenir ensemble tout ce qui vient d’eux, tout ce qui vient d’ailleurs. J’essaie de faire flotter leur esprit comme tu flottes, tout au fond, dans le plus sombre et le plus chaud. J’essaie de leur faire atteindre avec leur esprit ce que tu saisis au dessus de ta tête. La beauté, la beauté me guérit de mon malheur. »

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