Claire Ceira

Neige et temple

par claire le 19 janvier, 2026

Décembre progresse vers son solstice, son obscurité profonde. Décembre s’avance vers ses festivités, ce grand trou de lumière chaude ouverte dans la nuit, où tout doit être joie, cadeaux, famille heureuse.
 Tandis qu’il avance, moi je descends, je me rétracte. Comme chaque année, depuis que j’ai 6 ans. Et plus encore depuis que j’ai rencontré Ariane, il y a trois ans…pour qui décembre s’avance vers joie, cadeaux, familles…etc.

  Pendant des décennies – dès que j’ai pu mener ma vie –  je négociais en souplesse le virage, à partir du 15 décembre à peu près. Je prévoyais un départ, loin.
En car quand j’étais sans argent, en avion les années fastes. Etre étranger, quel repos.
  Noël pour moi c’était une chambre d’hôtel anonyme dans un quartier plus ou moins animé. De préférence un hôtel restaurant, pour avoir le dîner à une table tranquille, entouré de quelques autres solitaires dont le langage vous échappe, ou de familles en déplacement.
Je naviguais dans les rues éclairées des centre-ville, le long des vitrines, sans même éviter de les voir. Il n’y avait aucun cadeau à prévoir ni à attendre, je pouvais regarder, avec intérêt même, avec fascination parfois. L’extraordinaire multitude, dans le ruissellement des lumières, de ces choses à désirer, à montrer, à jeter. Belles ou laides, raffinées ou vulgaires ; de quoi attirer tout le monde, jeunes et vieux, riches et pauvres. Le reflet magnétique des lumières sur les visages des passants .
  Et particulièrement tout ce qui concernait la beauté des femmes, les parfumeries pleines de luxe et de paillettes, déversant dans la rue sombre leurs parfums, leur simili-poésie, leurs froids et magiques visages.
  Et aussi les jouets, ce qu’ils invitaient les enfants à vouloir avoir et être. C’était intéressant, quand on n’avait rien à choisir.
  Mais je naviguais aussi, parfois, dans des banlieues vides, des champs et des villages, des bords de mer aux persiennes closes. Brouillards, ciel bas, paysages clos, nuits précoces, silence.
  Décembre est un mois  parfait pour  chercher…sans trouver. Il y a comme le reflet atténué de la mort, son thème qui flotte, on la pressent – sans peur et sans danger.
Et le solstice, posé là, comme un lieu central de ce qui serait un temps infini et sans borne : toutes ces années à vivre ou déjà vécues. Un point d’équilibre, de bascule.

  Il faut dire que j’avais mon compagnon, mon Å“il magique, ma boîte anti-temps, anti-mort, qui capture tout. Il me suffit de voir, prendre, emmener, fixer.

  Avant de rencontrer Ariane, donc, je partais ailleurs.
Elle a tout de suite, dès la première année, tenté de me convertir, de m’entraîner dans son monde de Noël. Et bien sûr je me suis laissé faire, avec bonne volonté, avec désir. Comme un sanglier qu’on inviterait à une noce, je m’étais habillé, j’avais trouvé des cadeaux, reçu des cadeaux, mangé, et je souriais, souriais. Il a fallu trois ans pour que j’abandonne.
Que je l’abandonne à sa tribu, son monde richement nourri d’amour évident, sans condition, à ses fêtes.
Elle s’est sentie à nouveau « femme seule Â», sûrement devant eux. Mais il n’y avait pas d’autre choix . Cette année j’ai déserté.

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  Entre 6 et 17 ans, Noël n’était que douleur sourde et sans mot. Les endroits où je vivais, avec leurs misérables célébrations, les guirlandes en papier crépon que nous fabriquions nous-mêmes – les années où quelqu’un avait pensé à en acheter – les sapins en plastique penchés qu’on oubliait de ranger jusqu’à Pâques, les fenêtres barbouillées de fausse neige. Et les couloirs presque déserts où nous errions, oubliés d’entre les oubliés, cernés de baies aux grandes vitres noires, sans rideaux, d’éducateurs frustrés de leur propre Noël, pressés de partir.
  J’ai perdu tous les visages de mes compagnons de malheur, il faut dire qu’ils partaient en général après quelques mois. Et je restais, passant de section en section.
A la longue, j’avais pris un statut spécial, un peu comme un vétéran, pour les adultes. Ils m’interrogeaient sur la façon dont les choses étaient organisées, sur le passé, les rares évènements mémorables (en général funestes) qui s’étaient produits.
Et à cette époque, personne ne m’embêtait plus, si maigrichon que je sois. J’avais l’impression que le temps m’avait oublié là, comme un fleuve dépose un minable bout de bois dans une petite crique.
Je haïssais ce lieu, mais en même temps j’y étais à peu près en sûreté, après les anciennes horreurs qui avaient entraîné mon « placement Â». Et ces horreurs étaient si vieilles, je les avait vécues si jeune, que ça ressemblait à un mauvais film, sans aucun personnage à aimer. Je n’avais aucune nostalgie de rien, le passé n’était pas mieux que le présent, peut-être pire, et l’avenir…je préférais ne pas y penser.


  Un de mes pires Noël fut celui de la « famille d’accueil Â». J’avais quatorze ans, on avait fait cette tentative. C’était une famille de la campagne, où quatre enfants étaient placés, en plus de leurs deux grands ados.
Comme d’habitude, l’ASE avait bien fait les choses : vêtements neufs de marque, jeux vidéos…les fils de la familles lançaient sur ces richesses des regards torves. La mère avait essayé de faire un bon repas, mais bien entendu notre présence empêchait d’inviter la « vraie Â» famille. Tout cela suait la contrainte, le ressentiment, le malheur.
Un de mes jeux a disparu, je ne sais pas comment, ni par qui. Mais c’était comme un signal. Pendant que tout les monde partageait le dessert, je me suis glissé dans la nuit qui entourait la maison et je suis parti, chaudement vêtu et chaussé, suivant la route qui descendait sous la lune, très belle ce soir-là.
 J’ai marché pendant des kilomètres, au hasard, jusqu’à un début de banlieue avec un abribus où je me suis rencogné jusqu’au matin. J’avais faim.
Un éducateur affolé m’a trouvé là, ramené dans la famille et le lendemain je repartais au foyer. C’était là ma maison, ma place, ma fratrie perdue.

Des années plus tard, quand j’ai découvert le texte authentique de « Peter Pan Â», l’histoire de James Matthew Barrie, et ce qui a entouré les débuts de ce récit –  qui au départ était une pièce de théâtre pour adultes – j’ai compris le sens de tout cela.
A la première de la pièce, Il avait exigé que des places soient réservées dans le théâtre pour des orphelins de Londres, placés dans des orphelinats. Lui qui n’avait jamais été orphelin, ni placé, mais éclipsé par un frère mort. Lui qui était chétif et malingre et racontait comment certains enfants très malins se glissent hors de leur poussette pour rejoindre le pays imaginaire.
     

  Ce Noël a été le pire parce qu’il n’y avait pas à en vouloir à qui que ce soit. Tout le monde avait fait de son mieux, c’était sans espoir. Le monde du bonheur m’était fermé, et pire, me répugnait.
Quelques années plus tard, moi qui au moins avais à peu près suivi mon cursus scolaire, j’entrais en apprentissage chez un photographe, je gagnais ma vie, je m’achetais un appareil photo d’occase. J’avais trouvé un sens à ma vie.

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  Cette année donc, après avoir faussé compagnie (quelle curieuse expression : fausser compagnie ) à Ariane, il y a trois jours, j’ai pris un billet pour Séoul et me voilà, en ce jour de Noël qui ne signifie pas grand-chose pour les coréens, dans la montagne enneigée.
J’ai gravi une longue pente, m’enfonçant souvent dans la blancheur duveteuse qui m’entoure, libre et heureux.
Tout en haut m’a-t-on dit, il y a un joli temple.
Et effectivement il est très beau, pas très grand, de bois sombre.
Devant lui un petit arbre défeuillé a reçu la neige de la nuit dernière, et il est d’une telle perfection graphique, avec ses branches soulignées d’un blanc fragile que j’en reste saisi. Je me dis que c’est cela, l’arbre de Noël, avec cette solitude et ce silence, le ciel bas d’un gris uni.
Et soudain, posées soigneusement, verticalement, sur les marches, je vois les deux pantoufles laissées à la disposition des visiteurs.

  Ce soir j’appellerai Ariane qui sûrement m’en veut, qui n’a pas cherché à me joindre. Je lui raconterai tout cela, elle comprendra car elle ne s’appelle pas Ariane pour rien . Et on parlera un long moment, tranquillement, moi dans ma chambre d’hôtel, elle dans notre chambre commune, dont elle aura fermé la porte. Et quand quelqu’un passera la tête, viendra la chercher pour l’apéro, elle dira : « Attends, je suis au téléphone Â».

récit inspiré par la visite d’une exposition à Nice, d’un photographe solitaire que je ne connaissais pas et dont la démarche m’a beaucoup touchée : Michaël Kenna

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