VOYELLES
par claire le 19 janvier, 2026
Dans le poème de Rimbaud, ce qui m’avait frappée à 14 ou 15 ans, ce n’est pas cette idée bizarre de donner des couleurs aux voyelles.
Mais c’est la violence et la puissance des images, le fait qu’on puisse créer une telle beauté à partir de ce qui provoque « normalement » répulsion et horreur.
Le noir corset velu des mouches éclatantes/qui bombinent autour des puanteurs cruelles, et le poème tout entier, un vrai choc, qui faisait voler en éclat la distinction beau/laid, éclipsant de son éclat diabolique, mystique, toute la poésie que je connaissais. Je crois que malgré mon jeune âge, j’ai vécu ce pas de côté qui nous libère d’une vision duelle, nous ouvre à tout, avec jubilation. C’était comme une revanche contre les canons du Beau, une exploration en territoire sauvage. Est-ce cela aussi qui rend la poésie si propice à la révolte, armée de sa « licence poétique », subvertissant le langage pour dire une autre vérité?
Et pourtant, pour moi les couleurs de Rimbaud n’étaient pas les miennes : A était (et reste) jaune pâle, E bleu nattier, I noir, O presque blanc, U gris clair. Tout comme B est bleu gris foncé, C rouge grenat, D vert printemps…etc. Tout comme 1 est un petit garçon à l’identité indistincte, mais qui a beaucoup de présence, 2 une fillette vêtue de jaune , 3 un garçonnet bleu pas très sage, 4 une jeune fille orange pâle, 5 une femme d’âge mûr autoritaire, rouge sombre…etc.
Un jour, je suis tombée sur un texte qui parlait de la synesthésie, j’ai découvert avec étonnement qu’elle n’était pas présente chez tout le monde, que même c’était relativement rare et que sa caractéristique, c’était la fixité des couleurs et des représentations, au cours de la vie. Un synesthète ne change jamais de couleur quand vous lui demandez celle d’une lettre ou d’un chiffre, parce qu’il les voit.
J’ai découvert aussi que dans mon cas c’était peu développé ; que d’autres personnes, par exemple, « voyaient » s’écrire en toutes lettres dans leur esprit tout ce qu’elles disaient ou entendaient ; que d’autres faisaient des liens avec d’autres sensorialités (piquant, doux, sucré, aigu ), ou visualisaient dans l’espace en trois dimension des opérations ou des listes ; d’autres encore avaient des capacités qui les amenaient constamment à personnifier des détails visuels, à bâtir des récits complexes à partir de ces représentations…et d’autres chez lesquelles tout ceci était envahissant, créant un écran, un monde qui les éloignait du monde commun.
Le monde des synesthètes, ils y tiennent, échangent entre eux, voire s’attribuent des capacités supra-normales. Ils ont souvent des capacités mnésiques importantes, comme si leur cerveau faisait sans cesse des liens mnémotechniques.
Et quels liens avec cette pratique si courante, si familière à la poésie : la métaphore ?
Ce qui me frappe c’est que cela apparaît à partir de figures abstraites, surtout celles dont on acquiert assez tard la maîtrise (chiffres, lettres). Celles dont on découvre le sens et l’utilisation à l’école et qui servent à structurer la pensée du côté de la maîtrise, plutôt que de l’imaginaire.
La synesthésie serait-elle une résistance de l’imaginaire à la domestication par l’abstrait, par l’apprentissage ?
Une résistance assez profonde et précoce pour s’inscrire au niveau cérébral, reliant de façon pérenne les aires sensorielles au cortex préfrontal ?
De mes leçons à l’école j’ai gardé des choses : la carte muette accrochée au tableau, les pleins et les déliés, le calcul mental. J’ai gardé les cours de vocabulaire, par exemple celui où nous avions cherché le nom de toutes les nuance de vert. Vert printemps, vert sapin, vert bouteille, vert anis, vert d’eau, vert véronèse, vert anglais, vert Nil, vert chartreuse.
Mon professeur d’anglais nous faisait apprendre « par coeur » des listes de vocabulaire : blueberry, raspberry, blackberry, gooseberry, strawberry, nut, hazelnut, wallnut, chesnut, horse chesnut…c’est ça aussi l’école : être comme un écureuil qui devant un noisetier abondant cueille et ramasse, engrange, fait des provisions pour plus tard. Les listes renvoient à la question de l’abondance, du rangement, des réserves.
Et en 6ème, le premier jour de classe, je revois la grande cour du lycée, la masse des élèves, le proviseur avec ses listes qui appelait : « 6ème 1 » et énumérait les noms. Je ne connaissais absolument personne et je regardais, pour trouver du courage, en haut à gauche de ma blouse, mon nom et mon prénom que ma mère avait brodés au point de tige.

Laisser un commentaire