{"id":15678,"date":"2013-12-09T11:53:00","date_gmt":"2013-12-09T10:53:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.angle-vivant.net\/florages\/?p=15678"},"modified":"2023-07-30T11:54:11","modified_gmt":"2023-07-30T09:54:11","slug":"15678","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.angle-vivant.net\/florages\/?p=15678","title":{"rendered":""},"content":{"rendered":"\n<p>LES TROIS NUITS<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:26px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p>J\u2019appris que j\u2019allai mourir. On m\u2019orienta vers un h\u00f4pital mais je passai encore trois nuits \u00e0 domicile. Ces trois nuits, apr\u00e8s chaque angoisse du jour, chaque interminable \u00e9tranglement de l\u2019esprit qui me noyait la pens\u00e9e, ces nuits les dissip\u00e8rent en m\u2019\u00e9pargnant tout esprit mortif\u00e8re. Je laissai ouvert la fen\u00eatre, juste au c\u00f4t\u00e9 de mon lit, et l\u2019air de la nuit p\u00e9n\u00e9trait, implacablement. J\u2019entendais ce m\u00eame brouhaha de ventilation dont je n\u2019ai jamais su l\u2019origine.<br>C\u2019est l\u00e0 que la torture devenait d\u00e9licieuse, et me convainquait qu\u2019il fallait r\u00e9agir, dire enfin, me r\u00e9v\u00e9ler quand bien m\u00eame tout cela fut \u00e9teint, condamn\u00e9. J\u2019avais au ventre des brisures d\u2019enfance qui montaient, menaient droit au cerveau. Je ne pouvais rester stable, assoupi, ma parole se brisait, je marmonnais des cris innocents. Ce fut probablement tr\u00e8s touchant, mais me dire que le n\u00e9ant en fut le seul t\u00e9moin, cela brisait encore, brisait interminablement.<br>Il me vint les choses banales de la vie d\u2019un homme : la famille, les lieux de jeunesse, les amis, les amoureuses. Comme tout cela prend l\u2019ampleur d\u2019un calvaire, d\u2019un foyer br\u00fblant auquel on s\u2019accroche, et comme il est plus br\u00fblant encore quand il est loin, quand ses quelques prises sont du pl\u00e2tre \u00e0 l\u2019abandon, qui casse sous la main.<br>Je me disais que les choses sont ce qu\u2019elles sont, que la vie aussi courte soit-elle, quand elle arrive \u00e0 son terme, contient tous les lots de bonheur qui s\u2019effaceront dans le sable, que la mort est ainsi faite. Mais sachez bien que cela est impossible, c\u2019est comme vouloir arr\u00eater une fi\u00e8vre, \u00e7a prend, et \u00e7a ne part pas, \u00e7a tort, \u00e7a brise. Cercle ind\u00e9fini en m\u00eame temps que conscience aigue du pass\u00e9, viennent \u00e0 danser une danse sans fin.<br>Les lieux de l\u2019enfance, la chambre d\u2019enfant, son ouverture de nuit, comme celle-ci juste \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s, comme cela a la puissance d\u2019un tentacule d\u2019une pieuvre g\u00e9ante. Ma derni\u00e8re amoureuse, qui est partie avec un autre, \u00e7a brise en soi mille demeures laiss\u00e9es vacantes, et qui pourtant contenaient chacune mille autres r\u00e9alisations sur le qui-vive.<br>J\u2019allais donc mourir, et je couinais comme un pauvre chien, je ne pouvais dire \u00e0 personne ni mon amour ni ma reconnaissance, ni mon dernier mot ni mes salutations. Et d\u2019ailleurs, je n\u2019en avais pas envie. Je finis par vite me contenter de ces all\u00e9es venues de ma t\u00eate vers mon oreiller tremp\u00e9, et j\u2019accomplissais une sorte de rituel. La conjuration des morts, ou le grand appel \u00e0 l\u2019Eternel, ou celui qui est touch\u00e9 et qui va partir ou bien non ! c\u2019est vraiment trop con non !<br>Cela finissait par se d\u00e9tendre, dans un sanglot continu, comme un cartilage qui m\u2019enveloppait et s\u2019assoupissait, puis je m\u2019endormais, assez vite, d\u2019un sommeil \u00e9trangement calme, car on n\u2019en \u00e9tait qu\u2019au tout d\u00e9but, et que peut-\u00eatre je ne mourrais pas. Et puis comme je vous disais, j\u2019avais pris le plaisir \u00e0 cette souffrance telle, car je sentais toute l\u2019\u00e9normit\u00e9 du monde qui glissait en moi, de cette mani\u00e8re tragique, comme je ne l\u2019avais jamais v\u00e9cu sans l\u2019aide de la musique.<br>Trois nuits se pass\u00e8rent ainsi, la derni\u00e8re fut la plus rude, la moins apais\u00e9e, car c\u2019\u00e9tait la veille de mon hospitalisation, dans dieu sait quel h\u00f4pital, et je redoutais d\u2019y mettre les pieds. Non, j\u2019aurais aim\u00e9 passer des dizaines de nuits dans cet entre deux, cette angoisse de mort et de vie supplici\u00e9e, qui tournaient ensemble dans le craquement de mes draps. Je savais bien que je ne mourrais pas ces trois nuits, que c\u2019\u00e9tait un seuil, incommunicable, mais toute pens\u00e9e claire, r\u00e9confortante, dansait aussit\u00f4t le supplice du recommencement. Qui avait-il pour m\u2019entendre ?<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-post-date\"><time datetime=\"2013-12-09T11:53:00+01:00\">9 d\u00e9cembre 2013<\/time><\/div>\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>LES TROIS NUITS J\u2019appris que j\u2019allai mourir. On m\u2019orienta vers un h\u00f4pital mais je passai encore trois nuits \u00e0 domicile. Ces trois nuits, apr\u00e8s chaque angoisse du jour, chaque interminable \u00e9tranglement de l\u2019esprit qui me noyait la pens\u00e9e, ces nuits les dissip\u00e8rent en m\u2019\u00e9pargnant tout esprit mortif\u00e8re. 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