{"id":3672,"date":"2026-01-19T14:32:03","date_gmt":"2026-01-19T14:32:03","guid":{"rendered":"https:\/\/www.angle-vivant.net\/claireceira\/?p=3672"},"modified":"2026-01-19T14:32:48","modified_gmt":"2026-01-19T14:32:48","slug":"nuit-blanche","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.angle-vivant.net\/claireceira\/nuit-blanche\/","title":{"rendered":"un monde flottant"},"content":{"rendered":"\n<p>L\u2019enfant est mont\u00e9e sur un tabouret pour regarder par le vasistas des toilettes. Il y a, coll\u00e9s sur les vitres, des losanges transparents, verts et rouges, qui filtrent la lumi\u00e8re. Quand on ouvre la petite fen\u00eatre, on d\u00e9couvre des murs d\u2019un gris tr\u00e8s doux, o\u00f9 sont peints des oiseaux et des guirlandes de feuilles. Les oiseaux ressemblent \u00e0 des hirondelles.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp; En fait, le vasistas donne sur une petite pi\u00e8ce carr\u00e9e de deux m\u00e8tres de c\u00f4t\u00e9 \u00e0 peu pr\u00e8s, et elle a beau r\u00e9fl\u00e9chir, elle ne comprend pas comment on peut entrer dans cette pi\u00e8ce. Aucune porte n\u2019est visible, et ni la cuisine ni le d\u00e9barras attenants n\u2019ont d\u2019autre porte que celles qu\u2019elle conna\u00eet<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, cette petite pi\u00e8ce est une pi\u00e8ce-o\u00f9-on-ne-peut-pas-aller, baign\u00e9e de clart\u00e9.<br>Elle ne parvient pas \u00e0 se repr\u00e9senter le plan de l\u2019ensemble. Elle ne parle \u00e0 personne de ces interrogations.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien plus tard, \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte, elle apprend qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un \u00ab&nbsp;puits de lumi\u00e8re&nbsp;\u00bb, ces ouvertures qui font communiquer une verri\u00e8re ouverte dans le toit avec les \u00e9tages inf\u00e9rieurs. On ne peut pas savoir o\u00f9 il d\u00e9verse sa lumi\u00e8re, car l\u2019appartement du dessous est lou\u00e9 \u00e0 un couple, on n\u2019y va pas.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;La salle \u00e0 manger a un petit balcon de gr\u00e8s arrondi, que chauffe le soleil. A travers les balustrades on peut voir, tout en dessous, un jardin, tr\u00e8s touffu, tapiss\u00e9 de lierre, avec des arbres et une glycine qui tord ses rameaux autour d\u2019une gloriette de fer forg\u00e9. C\u2019est un jardin o\u00f9 on n\u2019a pas le droit d\u2019aller, il appartient \u00e0 la maison d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Tout est vieux dans cette maison o\u00f9 vivent les grands-parents. La grand-m\u00e8re, deuxi\u00e8me \u00e9pouse du grand-p\u00e8re, a choisi en arrivant toute la d\u00e9coration, les meubles, les rideaux, les papiers peints, les bibelots. Tout ou presque est de style art-d\u00e9co, les volutes, les serpents, les fleurs graphiques.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp; Elle fera une nuit le r\u00eave hypnotique d\u2019une maison o\u00f9 la v\u00e9g\u00e9tation p\u00e9n\u00e8tre par toutes les ouvertures&nbsp;; une maison labyrinthe, ench\u00e2ss\u00e9e dans le v\u00e9g\u00e9tal.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp; Apr\u00e8s ce moment fondateur, il semble que plus rien n\u2019ait chang\u00e9, \u00e0 part l\u2019arriv\u00e9e de quelques appareils \u00e9lectrom\u00e9nagers, la t\u00e9l\u00e9vision en noir et blanc, le frigo. Les choses ont perdu un peu leurs couleurs, &nbsp;nageant dans la lumi\u00e8re tamis\u00e9e des \u00e9t\u00e9s toulousains. Les armoires se sont remplies. Le &nbsp;dessus de lit en peluche et les rideaux de dentelle, le lino qui s\u2019\u00e9caille sur les bords, les tiroirs qui semblent n\u2019avoir pas \u00e9t\u00e9 ouverts depuis tr\u00e8s longtemps.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp; C\u2019est ce qui rend si magique le retour, \u00e0 chaque fois. On utilise les m\u00eames objets, la m\u00eame vaisselle, on va au march\u00e9 sur les boulevards, ou voir la grand-tante dans son appartement de la rue des Cuves, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de St Sernin, o\u00f9 les toilettes sont sur le pallier (\u00e0 l\u2019\u00e9tage en dessous). Les rigoles des trottoirs laissent couler une eau savonneuse, bleut\u00e9e. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp; Le grenier est sous les tuiles chaudes, rempli des passions du grand-p\u00e8re (photographie, reliure), des jouets oubli\u00e9s, des magasines attach\u00e9s par une ficelle, des pieds nickel\u00e9s, de vieux d\u00e9guisements en soie d\u00e9chir\u00e9e. On peut y passer des heures, malgr\u00e9 la chaleur. Une bonne partie semble faite pour accueillir des enfants tant le toit est bas. Il y a un endroit o\u00f9 on ne peut pas aller, r\u00e9serv\u00e9 aux locataires. Du coup, le grenier semble avoir encore une surface ind\u00e9finie, derri\u00e8re une porte ferm\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp; L\u2019enfant souvent r\u00eave de cette maison, de son escalier raide et tournant. L\u00e0, derri\u00e8re la papier peint, se trouve une porte secr\u00e8te dont elle conna\u00eet le m\u00e9canisme. Et derri\u00e8re, encore un monde \u00e0 explorer, myst\u00e9rieux, qu\u2019on oublie au r\u00e9veil.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>entropie<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Avec mon p\u00e8re, je suis all\u00e9e voir ma grand-m\u00e8re, dans l\u2019EHPAD o\u00f9 il a bien fallu l\u2019installer, finalement. Pendant des ann\u00e9es, mon p\u00e8re est all\u00e9 tous les matins chez elle, apr\u00e8s avoir fait le march\u00e9, lui apportant ce dont elle avait besoin, vidant la caisse de la chatte noire et blanche, bavardant un peu avec elle &#8211; qui ne se souvient pas de la r\u00e9ponse que vous venez de lui faire.<br>Elle ouvrait sa porte \u00e0 des antiquaires peu scrupuleux qui lui achetaient (pense-t-on) \u00e0 bas prix les meubles du temps de la splendeur&#8230;La chatte a fini par mourir, \u00e0 21 ans, apr\u00e8s des ann\u00e9es o\u00f9, pauvre chose pel\u00e9e, elle s\u2019oubliait un peu partout. La maison \u00e9tait silencieuse et sale, obscure, surchauff\u00e9e. Et, elle, toujours p\u00e2le, polie, lointaine et souriante, lisant des livres de Guy Des Cars.<br>&nbsp; Ma grand-m\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas la m\u00e8re de mon p\u00e8re, elle \u00e9tait arriv\u00e9e dans sa vie alors qu\u2019il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 adolescent, orphelin de m\u00e8re depuis l\u2019\u00e2ge de 8 ans. Mais ils se sont aim\u00e9s, toujours \u00e0 bonne distance, elle admirative de ce gar\u00e7on travailleur et intelligent, lui plein de respect pour cette femme qu\u2019il appelait \u00ab&nbsp;Tatie&nbsp;\u00bb et qui avait ramen\u00e9 de la vie pour son p\u00e8re et pour lui.<br>A l\u2019\u00e9poque, il avait investi une chambre sous les combles, que je n\u2019ai d\u00e9couverte que plus tard, moi-m\u00eame adulte, quand les locataires \u00e9taient partis et qu\u2019on pouvait p\u00e9n\u00e9trer dans la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du grenier. Tout \u00e9tait encore en place&nbsp;: le lit bas, les livres sur les \u00e9tag\u00e8res, des dessins et des photos sur les murs, le bureau. C\u2019est l\u00e0 que mon p\u00e8re a v\u00e9cu pendant la guerre, adolescent, toujours affam\u00e9 bien s\u00fbr, mais assez heureux je crois, avec ses activit\u00e9s de scout. Ces amiti\u00e9s-l\u00e0, il les retrouvera trente ans plus tard, intactes, lorsqu\u2019il reviendra vivre \u00e0 Toulouse.<br>J\u2019\u00e9tais songeuse, sur le pas de la porte, imaginant sa vie d\u2019alors, dans un monde habit\u00e9 par la menace, mais bien prot\u00e9g\u00e9 finalement. Un adolescent \u00e9tendu sur son lit, qui lit, ou qui travaille, attend l\u2019heure de l\u2019entr\u00e9e dans sa vie d\u2019adulte, loin d\u2019ici.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp; Quand ma grand-m\u00e8re est morte, mon p\u00e8re a d\u00e9cid\u00e9 de diviser la maison pour faire une donation-partage. Les choses \u00e9taient rest\u00e9es en l\u2019\u00e9tat un long moment, et puis il a fallu se d\u00e9cider \u00e0 la vider.<br>Quand nous parlions de la maison, nous disions en riant qu\u2019il faudrait en faire un mus\u00e9e, mais qu\u2019on ne trouverait ni guide ni gardien.<br>Le travail d\u2019\u00e9vacuation a \u00e9t\u00e9 ext\u00e9nuant. Je n\u2019y ai pas beaucoup particip\u00e9, j\u2019habitais loin, et j\u2019imagine que j\u2019aurais plut\u00f4t ralenti le travail tant j\u2019aurais \u00e9t\u00e9 curieuse de toutes ces choses enfouies et oubli\u00e9es, enferm\u00e9es dans les immenses armoires, commodes, placards, loin de la lumi\u00e8re et du temps, qu\u2019il a fallu jeter. Quand je suis venue la revoir, une grande partie avait \u00e9t\u00e9 \u00e9vacu\u00e9e. La question des meubles se posait&nbsp;: qui voulait quoi&nbsp;? Nous avons pris conscience de la disproportion entre nos appartements, nos maisons modernes, et ce mobilier massif et sombre.<br>Je suis entr\u00e9e dans la grande chambre obscure du rez-de-chauss\u00e9e, o\u00f9 j\u2019avais pass\u00e9 tant de temps \u00e0 lire, fouiller. J\u2019ai sorti mon appareil et j\u2019ai commenc\u00e9 &nbsp;\u00e0 photographier, les objets \u00e9pars, les papiers peints o\u00f9 se devinaient des fant\u00f4mes de meubles d\u00e9j\u00e0 partis&#8230; Et j\u2019ai ainsi parcouru toute la maison, de la cave au grenier.<br>Ces photos, mon p\u00e8re m\u2019a dit qu\u2019il \u00e9tait content qu\u2019elles aient \u00e9t\u00e9 prises, car un mois plus tard il n\u2019y avait plus rien. Les ouvriers sont venus et ont tout transform\u00e9 en studios blancs pour \u00e9tudiants.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>maintenant<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp; L\u2019appartement du bas, celui que nous n\u2019avions jamais vu, celui des locataires, a \u00e9chapp\u00e9 au grand nettoyage, parce que c\u2019est une de mes s\u0153urs qui s\u2019y est install\u00e9e. Elle a \u00e9galement eu droit, au premier \u00e9tage, \u00e0 l\u2019ancienne salle \u00e0 manger et son petit balcon, \u00e0 la cuisine, aux toilettes et au puits de lumi\u00e8re. Elle a modifi\u00e9 certaines choses \u00e0 sa mani\u00e8re, color\u00e9e et imaginative, mais sans rien effacer du charme et des parfums d\u2019autrefois. Dans la grande salle du rez-de chauss\u00e9e qui donne sur le jardin, noy\u00e9e de l\u2019ombre des arbres, aux plafonds tr\u00e8s hauts, le papier peint banal cachait une grande fresque, un paysage \u00e0 l\u2019italienne avec un rideau bleu drap\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp; Elle veut me faire voir les travaux qu\u2019elle a d\u00fb entreprendre au premier \u00e9tage, la r\u00e9fection du puits de lumi\u00e8re. Nous commen\u00e7ons \u00e0 rappeler les souvenirs de l\u2019ancienne cuisine&nbsp;: son placard o\u00f9 transpirait le gruy\u00e8re, celui o\u00f9 \u00e9tait accroch\u00e9 un moulin \u00e0 caf\u00e9, le frigo qu\u2019il fallait n\u2019ouvrir que tr\u00e8s vite, la desserte roulante et sa confiture de cerise. Elle me dit qu\u2019elle a moins de souvenirs que moi, elle est plus jeune. Et ceux des derniers temps de la grand-m\u00e8re, un peu d\u00e9solants, se sont superpos\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00a0 Elle s\u2019inqui\u00e8te pour la fresque aux oiseaux\u00a0: les ouvriers risquent de l\u2019ab\u00eemer avec leurs \u00e9chafaudages. Comment pourrait-on la prot\u00e9ger\u00a0?<br><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"http:\/\/www.angle-vivant.net\/claireceira\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\"><\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019enfant est mont\u00e9e sur un tabouret pour regarder par le vasistas des toilettes. Il y a, coll\u00e9s sur les vitres, des losanges transparents, verts et rouges, qui filtrent la lumi\u00e8re. 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