{"id":3646,"date":"2025-07-01T12:43:23","date_gmt":"2025-07-01T12:43:23","guid":{"rendered":"https:\/\/www.angle-vivant.net\/claireceira\/?p=3646"},"modified":"2025-07-04T12:36:51","modified_gmt":"2025-07-04T12:36:51","slug":"collages","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.angle-vivant.net\/claireceira\/collages\/","title":{"rendered":"collages"},"content":{"rendered":"\n<p><strong><em>Faro, avril 2019 : le mus\u00e9e municipal<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>   Un mus\u00e9e charmant, dans un ancien monast\u00e8re, et au dernier \u00e9tage, d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la peinture contemporaine, une toile repr\u00e9sentant un taureau sombre, dans une ruelle sombre, montante, m\u00e9diterran\u00e9enne. Il semble que c\u2019est le cr\u00e9puscule ou m\u00eame la nuit.<br>\nUne faible lumi\u00e8re coule sur le pelage de l\u2019animal, tourn\u00e9 vers le spectateur (vers le peintre ). Les yeux ne sont pas figur\u00e9s, et c\u2019est ce qui est troublant ; les cornes tr\u00e8s dessin\u00e9es, la silhouette toute enti\u00e8re plus pressentie que vue, elle se fond dans les murs qui l\u2019entourent. Derri\u00e8re on devine des arcades plus claires ; la rue est d\u00e9serte. Il y a une impressionnante sensation d\u2019immobilit\u00e9, vaguement mena\u00e7ante.<br>\nLe tableau est de Carlos Filipe Porfirio et s\u2019appelle sobrement \u00ab Touro preto (taureau noir )\u00bb.  <\/p>\n\n\n\n<p>   Juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 une autre toile de lui intitul\u00e9e \u00ab Berradeira Zorra \u00bb repr\u00e9sente une figure assez terrifiante, un quadrup\u00e8de \u00e0 l\u2019expression haineuse, aux oreilles dress\u00e9es, qui baigne elle aussi dans une p\u00e9nombre.<br>\nCes deux toiles m\u2019ont laiss\u00e9 un fort souvenir.<\/p>\n\n\n\n<p><em>La l\u00e9gende de la Berradeira Zorra.<br> La Berradeira Zorra, \u00e9galement connue sous le nom de Zorra d&rsquo;Odelouca (d&rsquo;apr\u00e8s le lieu o\u00f9 elle aurait v\u00e9cu), est une cr\u00e9ature mythologique nationale c\u00e9l\u00e8bre en Algarve. Son apparence physique, qui diff\u00e8re consid\u00e9rablement selon les versions consult\u00e9es, n&rsquo;est pas toujours tr\u00e8s claire. Cependant, son nom seul laisse penser qu&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;une sorte de vieux renard dot\u00e9 de myst\u00e9rieux pouvoirs magiques et\/ou capable de prendre diff\u00e9rentes formes. Cependant, ce qui rend cette l\u00e9gende particuli\u00e8rement int\u00e9ressante, c&rsquo;est qu&rsquo;il existe plusieurs versions qui nous en racontent l&rsquo;origine ! La l\u00e9gende de la Berradeira Zorra ou d&rsquo;Odelouca. \u00c0 cet \u00e9gard, une premi\u00e8re version de l&rsquo;origine de cette Berradeira Zorra se contente d&rsquo;affirmer qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un esprit d\u00e9moniaque. Une seconde version, qui la relie aux Mouras enchant\u00e9es, affirme qu&rsquo;il s&rsquo;agissait \u00e0 l&rsquo;origine d&rsquo;une jeune femme maure, mais qu&rsquo;elle a fini par offenser chr\u00e9tiens et musulmans (d&rsquo;une mani\u00e8re qui n&rsquo;est pas tout \u00e0 fait claire), en guise de punition divine, elle a \u00e9t\u00e9 transform\u00e9e en cette cr\u00e9ature. Un troisi\u00e8me, et probablement le plus c\u00e9l\u00e8bre de tous, raconte qu&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;un \u00eatre humain ayant commis de nombreux actes mal\u00e9fiques au cours de sa vie, sans jamais manifester le moindre remords, notamment en modifiant les limites du territoire (autrefois marqu\u00e9es par des pierres sp\u00e9ciales et donc relativement faciles \u00e0 modifier). Mais quelle que soit son origine, le Zorra Berradeira \u00e9tait une cr\u00e9ature redoutable, capable, au minimum, de rendre fou quiconque entendait ses cris, et dans le pire des cas, de provoquer sa propre mort. D&rsquo;ailleurs, nous n&rsquo;avons trouv\u00e9 aucune trace de quelqu&rsquo;un l&rsquo;ayant affront\u00e9 ou vaincu avec succ\u00e8s. Vit-il encore en Algarve, dans la r\u00e9gion de Ribeira de Odelouca ? Si un lecteur originaire de la r\u00e9gion en question l&rsquo;a entendu, n&rsquo;h\u00e9sitez pas \u00e0 laisser votre t\u00e9moignage ci-dessous ; cela vaut toujours la peine d&rsquo;essayer ! Un dernier point\u2026 si l&rsquo;on pense que ce Zorra de Odelouca \u00e9tait \u00e0 l&rsquo;origine une esp\u00e8ce de renard, il pr\u00e9sente plusieurs points communs avec des cr\u00e9atures comme le Huli Jing chinois. Serait-ce intentionnel ? L&rsquo;histoire de cette cr\u00e9ature aurait-elle pu arriver d&rsquo;Orient au Portugal, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque des Grandes D\u00e9couvertes ? Nous n&rsquo;avons jamais vu d&rsquo;\u00e9tude sur le sujet, mais pour les plus patients, il serait int\u00e9ressant d&rsquo;\u00e9tudier l&rsquo;origine de cette l\u00e9gende. Il est cependant probable qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;une histoire orale, dont les racines sont depuis longtemps perdues, et il est donc tr\u00e8s difficile d&rsquo;en tirer des conclusions quant \u00e0 sa v\u00e9ritable gen\u00e8se. Cette obsession pour les renards pourrait n&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;une co\u00efncidence, li\u00e9e \u00e0 la fa\u00e7on presque magique dont ils disparaissent dans les nombreux endroits o\u00f9 ils vivent\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Amiens, mai 2025 : le mus\u00e9e de Picardie<\/em>.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je suis de retour ici, dans la ville o\u00f9 j\u2019ai v\u00e9cu 25 ans, \u00e9lev\u00e9 mes enfants, travaill\u00e9. Je viens de retrouver mes amis pour une f\u00eate de d\u00e9part \u00e0 la retraite. Le temps d\u00e9roule sa toile, tout change et tout est pourtant pr\u00e9sent, vivant, avec des superpositions de souvenirs \u00e0 chaque coin de rue. J\u2019ai une matin\u00e9e de libert\u00e9, je vais visiter le mus\u00e9e de Picardie &#8211; tr\u00e8s beau maintenant &#8211; je me prom\u00e8ne dans les diff\u00e9rents \u00e9tages ; il n\u2019y a presque que des enfants, avec leurs enseignants : leur gaiet\u00e9 rebondit dans les grandes salles. Je suis dans un \u00e9tat particulier, assez rare, de disponibilit\u00e9, de calme.<br> J\u2019ai photographi\u00e9 une tr\u00e8s grande toile (six m\u00e8tres sur quatre), qui s\u2019intitule \u00ab Lady Godiva \u00bb.<em> La l\u00e9gende raconte que cette noble dame anglaise, \u00e9mue de voir les habitants de sa ville \u00e9cras\u00e9s par les imp\u00f4ts, plaide leur cause aupr\u00e8s de son \u00e9poux, qui la met au d\u00e9fi de traverser la ville, nue sur un cheval. La sc\u00e8ne est repr\u00e9sent\u00e9e avec le mani\u00e9risme de son \u00e9poque, le long corps nu de la jeune femme \u00e9clairant de sa blancheur une rue sombre dont toutes les fen\u00eatres sont closes. La l\u00e9gende raconte que tous les habitants, par solidarit\u00e9 avec leur dame, ont ferm\u00e9 leurs volets&#8230;sauf un, qui jette un coup d\u2019oeil et devient aussit\u00f4t aveugle.<\/em><br> L\u2019audace de cette chaste (?) nudit\u00e9 frappe l\u2019esprit. On se demande de quel genre \u00e9tait le mari&#8230;une des versions de la l\u00e9gende raconte que c\u2019\u00e9tait lui le voyeur.<br> Cette toile de Jules Lefebvre \u2013 me dit un ami &#8211; a connu des fortunes diverses, certains conservateurs allergiques au style un peu dat\u00e9 (1890), ou offusqu\u00e9s de l\u2019\u00e9rotisme sacrificiel qu\u2019elle \u00e9voque, l\u2019ont renvoy\u00e9e deux fois aux sous-sols, o\u00f9 elle a \u00e9t\u00e9 deux fois red\u00e9couverte, restaur\u00e9e, r\u00e9-expos\u00e9e.<br> La sc\u00e8ne m\u2019a soudain rappel\u00e9 le tableau de Faro, le taureau noir dans la ruelle, \u00e0 cause de l\u2019atmosph\u00e8re silencieuse et pesante, de la rue morte, \u00e0 cause aussi de la p\u00e2leur centrale, cern\u00e9e d\u2019obscurit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Amiens , avril 1999 : le tueur des trains.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Mes enfants vont \u00e0 l\u2019\u00e9cole rue Jules Lefebvre (dont je n\u2019avais pas trop cherch\u00e9 \u00e0 conna\u00eetre l\u2019identit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9poque). C\u2019est une petite rue, une petite \u00e9cole tout pr\u00e8s de chez nous, dans le quartier Beauvais. Les enfants viennent de milieux tr\u00e8s vari\u00e9s, bourgeoisie un peu guind\u00e9e d\u2019Henriville, enfants de \u00ab la Fosse au lait \u00bb (un quartier o\u00f9 sont toujours habit\u00e9es les maisonnettes pr\u00e9caires construites en urgence apr\u00e8s la guerre), enfants de femmes africaines r\u00e9fugi\u00e9es dans un foyer tout proche, jeunes familles qui ont achet\u00e9 une maison ami\u00e9noise avec son petit jardin \u00e0 l\u2019arri\u00e8re\u2026<br> <em>En bas de la rue de l\u2019\u00e9cole il y a un petit bar o\u00f9 vient souvent Sid Ahmed Rezala, dont une habitu\u00e9e dira : \u00ab Je disais toujours qu\u2019Ahmed il \u00e9tait trop gentil, qu\u2019il se ferait toujours marcher dessus \u00bb. Juste en face de l\u2019\u00e9cole, dans une maison ami\u00e9noise dont il occupe un \u00e9tage, il a invit\u00e9 &#8211; et tu\u00e9 &#8211; une de ses victimes, une jeune femme, dont il a cach\u00e9 le corps dans la cave \u00e0 charbon. Les enfants passent et repassent devant le soupirail, avec leurs parents, petit monde paisible.<br> Quand on apprend l\u2019histoire, apr\u00e8s qu\u2019il soit parti dans une cavale meurtri\u00e8re, on a un peu peur, r\u00e9trospectivement, on regarde \u00e0 la d\u00e9rob\u00e9e le soupirail o\u00f9 le drame a eu lieu. La mort est l\u00e0, dans l\u2019ouverture, au ras du trottoir.<br> Il y a quelque chose de tragique dans l\u2019histoire de cet homme, viol\u00e9 \u00e0 9 ans par un groupe d\u2019hommes en Alg\u00e9rie, longtemps enferm\u00e9 dans le silence, et qui raconte avoir l\u2019impression dans les moments de passage \u00e0 l\u2019acte, d\u2019assister impuissant \u00e0 ce qui arrive. Il se suicide en janvier 2000 \u00e0 Lisbonne, o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9, emprisonn\u00e9, avant son extradition.<br> Je me souviens qu\u2019il y avais quelque chose de tr\u00e8s particulier autour de cette histoire, parce que les journaux le suivait \u00e0 la trace dans sa fuite destructrice : de train en train, de ville en ville, de pays en pays. Les trains toujours&#8230;o\u00f9 il ne payait jamais, o\u00f9 il avait \u00e9t\u00e9 verbalis\u00e9 un tr\u00e8s grand nombre de fois avant de commencer \u00e0 tuer, o\u00f9 il rencontrait des jeunes filles.<br> Les femmes seules dans les trains avaient peur. Ca n\u2019a dur\u00e9 que quelques semaines.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Toulon juin 2025 : dr\u00f4le de travail de notre esprit, comme un collage.<\/em><\/strong><br> Deux mus\u00e9es ; trois toiles vaguement ressemblantes, \u00e0 cause de l\u2019obscurit\u00e9 de la sc\u00e8ne d\u00e9peinte, de la lumi\u00e8re ; trois animaux.<br> Ce taureau sans yeux qui nous regarde, cette femme nue qui ne doit pas \u00eatre regard\u00e9e, et pourtant offerte \u00e0 la vue de tous. Deux noms de peintres, une toile montr\u00e9e\/cach\u00e9e, des villes. Deux l\u00e9gendes qui disent quelque chose de d\u00e9rangeant, une honte fi\u00e8rement assum\u00e9e, un destin haineux sans \u00e9chappatoire.<br> Et la vie qu\u2019on a v\u00e9cue, encore pleine de s\u00e8ve.<br> Quel dr\u00f4le de travail fait l\u2019esprit humain autour de son histoire, des histoires, des images. Ces fils d\u2019Ariane qui nous conduisent au milieu des choses enfouies, ces sinuosit\u00e9s, ces pens\u00e9es erratiques, ces questions qui planent, et notre vie naviguant un peu au hasard des co\u00efncidences.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Faro, avril 2019 : le mus\u00e9e municipal Un mus\u00e9e charmant, dans un ancien monast\u00e8re, et au dernier \u00e9tage, d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la peinture contemporaine, une toile repr\u00e9sentant un taureau sombre, dans une ruelle sombre, montante, m\u00e9diterran\u00e9enne. 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