{"id":3549,"date":"2022-01-17T12:55:02","date_gmt":"2022-01-17T12:55:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.angle-vivant.net\/claireceira\/?p=3549"},"modified":"2022-01-17T12:56:19","modified_gmt":"2022-01-17T12:56:19","slug":"la-robe-mauve-et-lange","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.angle-vivant.net\/claireceira\/la-robe-mauve-et-lange\/","title":{"rendered":"la robe mauve et l&rsquo;ange"},"content":{"rendered":"<p>Je suis n\u00e9e en 1952, \u00e0 Paris. Mes grands-parents paternels vivaient \u00e0 Toulouse et je suis all\u00e9e tr\u00e8s souvent \u2013 en train \u2013 faire des s\u00e9jours dans leur maison, situ\u00e9e dans le quartier qu\u2019on appelle maintenant \u00ab Les chalets \u00bb, entre les boulevards et la gare Matabiau.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re, fils unique, avait perdu brutalement sa m\u00e8re \u00e0 8 ans, morte d\u2019une septic\u00e9mie. La m\u00e8re et la s\u0153ur c\u00e9libataire de mon grand-p\u00e8re sont alors venues vivre chez lui. Puis mon grand-p\u00e8re s\u2019est remari\u00e9 quelques ann\u00e9es plus tard avec une jeune femme de 35 ans, fille d\u2019officier, qui s\u2019est tr\u00e8s bien entendue avec mon p\u00e8re, mais a d\u00fb avoir quelques difficult\u00e9s \u00e0 faire sa place dans cette demeure. Peut-\u00eatre est-ce pour affirmer sa pr\u00e9sence qu\u2019elle a investi l\u2019argent qu\u2019elle poss\u00e9dait personnellement pour meubler et d\u00e9corer son nouveau domicile, dans les ann\u00e9es 30.<\/p>\n<p>Je pr\u00e9cise cela, car lorsque nous y venions en vacances, presque rien n\u2019avait boug\u00e9 depuis cette \u00e9poque \u2014 \u00e0 part le d\u00e9c\u00e8s de la vieille dame et le d\u00e9part de notre grand-tante Marie-Th\u00e9r\u00e8se, grande voyageuse. Les beaux meubles, les rideaux de peluche, le salon Louis XV et les armoires sombres, les livres reli\u00e9s, tout \u00e9tait comme immobile. J\u2019adorais le d\u00e9cor art nouveau, les papiers peints \u00e9tonnants, le serpent sinueux sur le cadre de la grande glace de la salle \u00e0 manger\u2026<\/p>\n<p>Le grenier \u00e9tait un monde \u00e0 part, d\u00e9volu aux exp\u00e9riences de mon grand-p\u00e8re : reliure, photographie, peinture sur porcelaine, et aux objets qu\u2019on avait rang\u00e9s l\u00e0, aux collections de journaux attach\u00e9es d\u2019une ficelle, aux sabres de notre anc\u00eatre le g\u00e9n\u00e9ral d\u2019empire. J\u2019ai compris progressivement que la famille avait \u00e9t\u00e9 ais\u00e9e, vivant des revenus de plusieurs fermes, mais que cette aisance s\u2019\u00e9tait peu \u00e0 peu \u00e9vanouie, contraignant mon grand-p\u00e8re \u00e0 un emploi de dessinateur \u00e0 la SNCF. Sa retraite devait \u00eatre assez mince. Mais nous les enfants, nous ne savions rien de tout cela. La maison n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s grande, ils en avaient lou\u00e9 deux pi\u00e8ces au rez-de-chauss\u00e9e, et du haut du balcon on donnait sur un jardin en fouillis, o\u00f9 on n\u2019avait pas le droit d\u2019aller.<\/p>\n<p>Ma \u00ab grand-m\u00e8re \u00bb (on connaissait bien l\u2019histoire, mais on l\u2019appelait quand m\u00eame \u00ab M\u00e9m\u00e9 \u00bb, et mon p\u00e8re et ma m\u00e8re l\u2019appelaient \u00ab Tatie \u00bb) n\u2019avait pas pu avoir d\u2019enfants et quand nous sommes n\u00e9s, mon fr\u00e8re, mes deux s\u0153urs et moi, elle a \u00e9t\u00e9 une grand-m\u00e8re pleine d\u2019affection, d\u2019humour et d\u2019indulgence.<\/p>\n<p>Elle et ma grand-tante Marie Th\u00e9r\u00e8se avaient \u00e9t\u00e9 des jeunes femmes coquettes et \u00e9l\u00e9gantes, les tiroirs de la maison \u00e9taient encore pleins d\u2019objets oubli\u00e9s, et je les fouillais pendant des apr\u00e8s-midis enti\u00e8res : peignes, rouges \u00e0 l\u00e8vres noircis, perles de jais, \u00e9ventails, \u00e9charpes. Tout cela tr\u00e8s frip\u00e9 et ancien, tr\u00e8s myst\u00e9rieux \u00e0 mes yeux, car on avait le sentiment que ces tiroirs n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 ouverts depuis plusieurs d\u00e9cennies.<\/p>\n<p>La robe mauve que me donnait ma grand-m\u00e8re pour me d\u00e9guiser \u00e9tait une robe de mousseline transparente, d\u00e9j\u00e0 bien d\u00e9chir\u00e9e, mais couverte de petites perles cousues finement, en longues lignes verticales, comme on le faisait dans les \u00ab ann\u00e9es folles \u00bb. Robe de bal de ma grand-m\u00e8re, qui l\u2019avait donc gard\u00e9e, et qui nous la donnait gentiment pour jouer les princesses. Mon souvenir c\u2019est que je laissais un sillage de perles derri\u00e8re moi, qu\u2019elle devait balayer sur le \u00ab ballatum \u00bb r\u00e2p\u00e9 de la salle de s\u00e9jour apr\u00e8s mon passage. J\u2019allais m\u2019asseoir sous la lourde table Henri II, qui avait comme deux petits bancs entrecrois\u00e9s entre les pieds, et c\u2019\u00e9tait comme une maison.<\/p>\n<p>J\u2019ai choisi de parler de cette robe parce qu\u2019elle incarne, je crois, toutes les \u00e9motions que me procurait cette maison, mais aussi parce qu\u2019elle symbolise pour moi le lien que j\u2019avais avec ma grand-m\u00e8re, mon grand-p\u00e8re et ma grand-tante (qui habitait pas tr\u00e8s loin, pr\u00e8s de Saint Sernin).<\/p>\n<p>Ces personnes \u00e2g\u00e9es repr\u00e9sentaient pour moi un pass\u00e9 lointain \u2014 il y avait eu la guerre entre les deux \u00e9poques, et elles continuaient \u00e0 vivre dans ce d\u00e9cor, sans rien d\u00e9ranger, leur vie quotidienne pourtant bien install\u00e9e dans les ann\u00e9es cinquante. Le pass\u00e9 \u00e9tait beau et un peu fl\u00e9tri, riche d\u2019objets choisis autrefois avec soin, mais auxquels on ne pr\u00eatait pas tellement attention : on allait au march\u00e9 sur les boulevards, on faisait la cuisine, on regardait la t\u00e9l\u00e9vision, on partait \u00e0 la campagne, on achetait un petit tas de sable pour que nous puissions jouer sur le perron. Nous \u00e9tions libres d\u2019aller fouiller pendant des heures au grenier dans les jouets de mon p\u00e8re, les magazines des Pieds Nickel\u00e9s, et m\u00eame les d\u00e9guisements de mon grand-oncle (le roi Saint Louis) et de ma grand-tante (le Petit Chaperon rouge, avec ses souliers de satin \u00e0 talons et ses bas brod\u00e9s). Tout avait \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9, mais tout \u00e9tait livr\u00e9 \u00e0 nos mains d\u2019enfants sans pr\u00e9caution sp\u00e9ciale, et je ne me souviens pas qu\u2019on nous ait jamais reproch\u00e9 d\u2019avoir ab\u00eem\u00e9 quelque chose. J\u2019imagine que l\u2019apparition de notre enfance dans cette vieille maison referm\u00e9e sur son pass\u00e9 avait \u00e9t\u00e9 pour eux une telle joie qu\u2019ils nous donnaient tout sans chercher \u00e0 \u00ab conserver \u00bb encore.<\/p>\n<p>Une autre objet que j\u2019aimais particuli\u00e8rement dans la maison, que je ne touchais que rarement et avec pr\u00e9caution, c\u2019\u00e9tait un petit bibelot en porcelaine, une coupelle sur le bord de laquelle \u00e9tait assise une berg\u00e8re, avec un pierrot debout \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle. Dans la coupelle, ma grand-m\u00e8re laissait un b\u00e2ton de parfum solide (je n\u2019ai jamais vu cela ailleurs). Le parfum s\u2019appelle \u00ab Cano\u00e9 \u00bb, il existe toujours, et j\u2019en ai un flacon dans ma salle de bain. Ce parfum flottait doucement dans la grande chambre aux plafonds hauts, aux volets entreb\u00e2ill\u00e9s pour limiter la chaleur de l\u2019\u00e9t\u00e9, et il me rappelle toujours ma grand-m\u00e8re, longue dame un peu pench\u00e9e \u00e0 la voix douce. Elle avait tant d\u2019humour qu\u2019elle avait eu une crise de fou rire quand mon fr\u00e8re avait renvers\u00e9 le bol du mixer d\u2019\u00e9pinards sur ses beaux v\u00eatements du dimanche. Elle savait aussi nous faire r\u00eaver : dans la poubelle de la cuisine vivait une petite famille invisible, qu\u2019on devait nourrir tous les jours avec du marc de caf\u00e9.<\/p>\n<p>Il me semble que les enfants ont une perception du pass\u00e9 de leur famille et que cela passe par la transmission des objets, la fa\u00e7on dont les adultes les leur pr\u00e9sentent. Le pass\u00e9 un peu \u00ab riche \u00bb de ma famille, nous en avons profit\u00e9 de la fa\u00e7on la plus belle : comme d\u2019un r\u00eave ancien dont il n\u2019y a aucun orgueil \u00e0 retirer, une beaut\u00e9 porteuse de temps et d\u2019histoire, des objets de dons entre les g\u00e9n\u00e9rations.<\/p>\n<p>Un dernier objet que j\u2019ai chez moi c\u2019est le petit ange de c\u00e9ramique parsem\u00e9 de dorures qui accueillait chaque ann\u00e9e le brin de buis b\u00e9ni de la f\u00eate des rameaux, au-dessus du lit de mes grands-parents. Et c\u2019est ma petite-fille qui l\u2019a remarqu\u00e9 dans l\u2019endroit o\u00f9 je l\u2019avais entrepos\u00e9 : \u00ab J\u2019ai vu quelque chose de magnifique \u00bb, m\u2019a-t-elle dit du haut de ses 5 ans. Du coup, je l\u2019ai install\u00e9 bien en vue dans le couloir.<\/p>\n<p>En y r\u00e9fl\u00e9chissant, je me demande un peu ce que cet ange pourrait signifier comme transmission de ma part : bien qu\u2019ayant d\u00e8s quinze ans et d\u00e9finitivement rejet\u00e9 la religion, ne suis-je pas tent\u00e9e quand m\u00eame de t\u00e9moigner aupr\u00e8s de mes petits-enfants de ce qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 pour moi dans mon enfance catholique. C\u00e9l\u00e9brations qui revenaient chaque ann\u00e9e, c\u00e9r\u00e9monies, r\u00e9cits, images, culture, \u00e9motions, un \u00ab ailleurs \u00bb ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je suis n\u00e9e en 1952, \u00e0 Paris. 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