{"id":1149,"date":"2014-01-01T22:22:58","date_gmt":"2014-01-01T22:22:58","guid":{"rendered":"https:\/\/www.angle-vivant.net\/claireceira\/?p=1149"},"modified":"2014-01-01T22:22:58","modified_gmt":"2014-01-01T22:22:58","slug":"la-simplicite-une-histoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.angle-vivant.net\/claireceira\/la-simplicite-une-histoire\/","title":{"rendered":"la simplicit\u00e9      (une histoire)"},"content":{"rendered":"<p>Le roi naquit dans une maison de pierres, basse, construite \u00e0 la limite entre les prairies (alors tremp\u00e9es par les pluies d&rsquo;automne) et les premiers sapins. Son p\u00e8re \u00e9tait mort deux mois plus t\u00f4t, et la jeune reine, sa m\u00e8re de seize ans, le mit au monde cette nuit-l\u00e0 sur le sol devant le feu, sur de grandes fourrures de ch\u00e8vre, assist\u00e9e seulement de sa propre nourrice. Les deux femmes avaient chevauch\u00e9, lentement du fait de l&rsquo;\u00e9tat de la m\u00e8re, la nuit pr\u00e9c\u00e9dente. Elles avaient pris la route d\u00e8s que le terme fut assez proche pour ne pas mettre l&rsquo;enfant en danger.<br \/>\nC&rsquo;\u00e9tait donc un fils et sa m\u00e8re se f\u00e9licita des d\u00e9cisions qu&rsquo;elle avait prises. La nourrice alla laver les longues fourrures dans l&rsquo;eau du torrent qui coulait tout pr\u00e8s. L&rsquo;eau emporta le sang et tous les fluides de la naissance. L&rsquo;enfant \u00e9tait couch\u00e9 pr\u00e8s de sa m\u00e8re dans un lit chaud, buvant son lait. Tout irait bien.<br \/>\n<em><\/p>\n<p>On est parties comme des voleuses, voil\u00e9es, par les escaliers et les couloirs de derri\u00e8re, elle ma colombe si p\u00e2lie de ce fardeau qu&rsquo;elle portait, ce ventre comme un bulbe autour duquel elle paraissait presque s&rsquo;enrouler. Je lui donnais la main tout le temps de crainte qu&rsquo;elle tombe dans les ruelles obscures et on est arriv\u00e9es \u00e0 l&rsquo;endroit o\u00f9 se trouvaient les chevaux. On est sorties de la ville juste avant que la grande porte se ferme pour la nuit. Elle ne parle presque plus depuis qu&rsquo;on l&rsquo;a ramen\u00e9 mort, lui. Elle parle seulement pour les choses n\u00e9cessaires, ne rit plus jamais. Elle chevauchait devant moi sans faire aucune halte, sur la route qui va vers les montagnes, n&rsquo;h\u00e9sitant pas aux embranchements. Il y avait de la lune, heureusement, les chevaux n&rsquo;avaient pas de mal \u00e0 avancer. Je ne sais plus bien de quoi elle est faite, elle a tellement chang\u00e9 depuis la c\u00e9r\u00e9monie des noces, ma petite fille a disparu, chang\u00e9e en reine. Elle ne regardait plus que lui avec ses \u00e9paules presque trop larges ; ils parlaient sans cesse, de choses royales, sombres et compliqu\u00e9es. Des gens qui les entouraient, d&rsquo;argent et de soldats, de mensonges. Elle parle sa langue presque sans accent. J&rsquo;\u00e9tais contente de voir comme ils se comprenaient bien. Il faut dire qu&rsquo;elle a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9e dans ces questions-l\u00e0, bien \u00e9lev\u00e9e.<br \/>\nD&rsquo;une certaine fa\u00e7on je n&rsquo;avais pas peur, parce qu&rsquo;elle n&rsquo;h\u00e9site pas. Elle n&rsquo;a plus jamais h\u00e9sit\u00e9 depuis sa mort. Tous ces pr\u00e9paratifs, tout ce qu&rsquo;elle m&rsquo;a expliqu\u00e9 et ces gens que j&rsquo;ai envoy\u00e9s faire ce qu&rsquo;elle avait dit. C&rsquo;\u00e9tait un secret, j&rsquo;aime les secrets parce que c&rsquo;est important.<br \/>\nJe n&rsquo;ai m\u00eame pas eu peur de la naissance, la voir ahaner et pousser comme si elle avait fait \u00e7a toute sa vie. Et je savais les gestes, la couleur du petit cr\u00e2ne qu&rsquo;on voit paraitre d&rsquo;abord, le petit menton \u00e0 d\u00e9gager de la chair, le corps qui glisse dehors tout d&rsquo;un coup comme un poisson. Elle \u00e9tait bien tranquille apr\u00e8s, et soudain je l&rsquo;ai vue rire quand il s&rsquo;est mis \u00e0 boire. Je priais par principe, mais je n&rsquo;avais pas peur.<br \/>\nComme l&rsquo;eau du torrent \u00e9tait froide, dans le d\u00e9but de ce jour&#8230;..je regardais se colorer les remous, et les longs poils blancs qui bougeaient dans l&rsquo;eau transparente, et j&rsquo;ai \u00e9tal\u00e9 les peaux sur l&rsquo;herbe avant de les rejoindre dans la maison. Ils dormaient tous les deux, la m\u00e8re et l&rsquo;enfant, alors je suis all\u00e9e dormir aussi.<\/em><\/p>\n<p>Le surlendemain le jeune oncle du roi, le dernier fr\u00e8re de sa m\u00e8re, les rejoignit. Il avait travers\u00e9 seul \u00e0 cheval la mince cha\u00eene de montagnes qui s\u00e9parait les deux pays, par des cols encore libres de neige. C&rsquo;\u00e9tait la fin de l&rsquo;automne, les m\u00e9l\u00e8zes \u00e9taient roux, la neige dessinait une ligne horizontale sur le flanc des monts autour d&rsquo;eux, sous le ciel gris.<br \/>\nTout ce qui est n\u00e9cessaire \u00e0 la vie avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9vu et pr\u00e9par\u00e9 dans la longue maison \u00e0 demi-enfonc\u00e9e dans la terre, au toit de lauzes grises. Le bois \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re, les provisions au cellier. Le jeune homme (ils \u00e9taient tous deux de sang royal, sa s\u0153ur et lui) consid\u00e9ra avec \u00e9tonnement le petit visage encore \u00e9rafl\u00e9 et rouge, les minuscules poings et les yeux serr\u00e9s dans le sommeil. Il r\u00e9solut de rester, sachant que leur fr\u00e8re a\u00een\u00e9 serait plut\u00f4t satisfait de sa disparition.<br \/>\nLa reine avait confi\u00e9 la r\u00e9gence quelques semaines plus t\u00f4t \u00e0 un homme dont l&rsquo;app\u00e9tit de pouvoir \u00e9tait mod\u00e9r\u00e9 et les d\u00e9cisions bien pes\u00e9es, et que son \u00e9poux consultait dans les moments difficiles. Elle lui avait fait promettre d&#8217;emp\u00eacher toute recherche, et de n&rsquo;engager le pays dans aucune guerre \u00e0 moins d&rsquo;un danger imm\u00e9diat. Elle voulait tenir l&rsquo;enfant \u00e0 l&rsquo;abri des lieux de pouvoirs et de luttes, de l&rsquo;\u00e9clat de son origine.<br \/>\nIls pass\u00e8rent quatre ann\u00e9es compl\u00e8tes dans cet endroit retir\u00e9 et calme. De temps en temps un colporteur ou un berger passaient \u00e0 proximit\u00e9, on lui parlait peu. Au village proche, o\u00f9 ils allaient parfois faire le tour du march\u00e9, la nourrice r\u00e9pandit l&rsquo;id\u00e9e, assez proche de la v\u00e9rit\u00e9, que sa ma\u00eetresse \u00e9tait une jeune veuve qui avait d\u00fb fuir les ranc\u0153urs de sa belle- famille. L&rsquo;\u00e9vidente ressemblance de l&rsquo;oncle et de la m\u00e8re \u00e9vitait toute ambigu\u00eft\u00e9, tout racontar. L&rsquo;enfant apprit \u00e0 marcher sur l&rsquo;herbe irr\u00e9guli\u00e8re des prairies, but l&rsquo;eau du torrent et regarda chaque jour sa m\u00e8re construire le feu. Il y avait un petit verger derri\u00e8re la maison, le gibier parfois tu\u00e9 par son oncle, le lait des brebis et leur fromage. Rien ne manquait, ni sensation, ni odeur, ni nourriture, ni chant.<\/p>\n<p><em>C&rsquo;est un dr\u00f4le d&rsquo;enfant ce petit roi. Il a mis longtemps \u00e0 marcher tellement il aimait regarder et \u00e9couter, assis sur son derri\u00e8re dans l&rsquo;herbe ou au coin du feu. Il a les yeux brun-verts du roi, un peu \u00e9tir\u00e9s vers les tempes, et un corps plut\u00f4t trapu, solide. Il est presque roux, comme elle, et comme elle il a toujours l&rsquo;air de savoir comment faire les choses. Il me demande tout le temps de lui raconter des histoires, celles qui font peur et o\u00f9 il y a un orphelin lui plaisent le plus. Il veut savoir aussi comment les animaux vivent, comment on fabrique les objets. Il a toujours aim\u00e9 se battre avec son oncle, pour rire, et le voir tuer l&rsquo;int\u00e9resse, alors souvent ils partent ensemble \u00e0 la chasse. Mais c&rsquo;est un gentil gar\u00e7on aussi, il aime aider. C&rsquo;est un enfant comme tous les autres.<\/p>\n<p><\/em><br \/>\nAu bout de quatre ans, lass\u00e9s de cette solitude, ils achet\u00e8rent une maison dans le bourg voisin et y emm\u00e9nag\u00e8rent. L&rsquo;enfant parlait deux langues, celle de son pays natal (de son royaume), et celle de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 des montagnes, la langue maternelle de sa m\u00e8re et de son oncle.<br \/>\nIl apprit encore beaucoup de choses, dont bon nombre furent transmises par les enfants qui \u00e9taient ses voisins, avec lesquels il jouait librement. Sa m\u00e8re ne lui avait jamais cach\u00e9 le secret de sa naissance, son titre, mais plus comme une charge qu&rsquo;il faudrait un jour assumer que comme une gloire. Elle lui raconta beaucoup de choses \u00e0 propos des deux pays, de son p\u00e8re, de ses grands-parents. Il garda sans probl\u00e8me le silence sur ces faits, promis \u00e0 \u00eatre un jour publics, soucieux surtout de ne pas diff\u00e9rer de ses compagnons de jeux. La reine lui apprit \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire, son oncle \u00e0 chasser, la nourrice \u00e0 craindre et aimer ce qui ne se voit pas.<br \/>\nLa jeune veuve s&rsquo;abstint de donner le moindre signe d&rsquo;encouragement \u00e0 l&rsquo;homme qui \u00e0 moment donn\u00e9 passait souvent sous ses fen\u00eatres, levant le visage, et il se lassa. Elle avait toujours su \u00e0 quoi elle s&rsquo;engageait, autrefois, en acceptant l&rsquo;union qui lui avait \u00e9t\u00e9 propos\u00e9e.<\/p>\n<p><em>Je sais bien qu&rsquo;il faudra partir, mais \u00e7a ne me pla\u00eet pas. J&rsquo;aime mieux vivre ici qu&rsquo;au ch\u00e2teau, o\u00f9 j&rsquo;\u00e9tais perdue. Ici je connais tout le monde maintenant, je suis \u00e0 l&rsquo;aise avec les mensonges si anciens qu&rsquo;on a faits, je n&rsquo;arrive plus \u00e0 croire tout \u00e0 fait \u00e0 ce qui est vrai. Ce gar\u00e7on n&rsquo;est pas un roi, il ne l&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9, c&rsquo;est un gar\u00e7on de village, il court dehors tout le temps, joue \u00e0 leurs jeux, travaille comme eux. \u00c0 part sa m\u00e8re qui lui raconte, encore et encore, lui parle de son pays \u00e0 elle, de sa famille jusqu&rsquo;\u00e0 la nuit des temps. Lui parle de son p\u00e8re, les ennemis, les pi\u00e8ges, les fronti\u00e8res, l&rsquo;histoire. Il l&rsquo;\u00e9coute sans rien dire, pose des questions seulement. \u00c0 part son oncle qui l&#8217;emm\u00e8ne dans les bois avec des armes que jamais un gar\u00e7on de village n&rsquo;a eues en main. Si je pouvais je lui dirais de ne pas croire \u00e0 tout \u00e7a, de vivre une bonne vie ici. Mais il me regarderait avec ces yeux qu&rsquo;il a quelquefois, froids comme l&rsquo;eau.<\/p>\n<p><\/em><\/p>\n<p>\u00c0 la fin de la quinzi\u00e8me ann\u00e9e, ils vendirent tout ce qui ne pouvait \u00eatre emport\u00e9, ferm\u00e8rent les deux maisons et repartirent tous les quatre, suivis d&rsquo;une charrette b\u00e2ch\u00e9e qui contenait ce qu&rsquo;ils aimaient. Ils atteignirent la ville puis le palais royal en fin d&rsquo;apr\u00e8s-midi. Ils savaient que le r\u00e9gent \u00e9tait mort deux ans plus t\u00f4t, qu&rsquo;une lutte pour le pouvoir avait eu lieu ensuite et qu&rsquo;un des nobles dont l&rsquo;arm\u00e9e \u00e9tait encore rassembl\u00e9e avait pris le dessus. La reine le connaissait, elle le savait sans scrupule et craignait ce qui allait advenir. Mais il \u00e9tait temps d\u00e9sormais de pr\u00e9senter le jeune roi \u00e0 son peuple, de le confronter \u00e0 son r\u00f4le.<br \/>\nLes gardes les conduisirent dans la cour int\u00e9rieure, prirent les chevaux, les men\u00e8rent \u00e0 la grande salle o\u00f9 le comte, le nouveau r\u00e9gent examinait des documents. Il ne tenta pas de contester leur identit\u00e9.<br \/>\nOn leur donna acc\u00e8s bient\u00f4t aux appartement royaux, qui \u00e9taient rest\u00e9s inutilis\u00e9s si longtemps. La reine retrouva sa grande chambre, fit ranger ses simples v\u00eatements, les objets qu&rsquo;elle avait emport\u00e9s. La nourrice retrouva \u00e9galement sa chambre toute proche, le paysage qu&rsquo;on voyait depuis la fen\u00eatre, le banc o\u00f9 elle restait souvent assise autrefois. En se penchant elle vit deux silhouettes qui descendaient c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te vers les jardins. L&rsquo;une d&rsquo;elles, encore fr\u00eale, \u00e9tait celle du jeune roi, l&rsquo;autre, puissante et lourdement v\u00eatue, celle du comte. Elle alla aussit\u00f4t pr\u00e9venir la reine.<\/p>\n<p><em>On est repris tout de suite dans ce que je sentais depuis le d\u00e9but du mariage, le mal qui accompagne toujours les rois, partout o\u00f9 ils vont. On n&rsquo;a jamais bien su de quoi il \u00e9tait mort finalement, celui qu&rsquo;on a ramen\u00e9 \u00e0 sa jeune femme, couvert de sang, sur un brancard improvis\u00e9. Un tronc inclin\u00e9 qu&rsquo;on voit trop tard, heurt\u00e9 au grand galop ? Pourquoi avait-il l&rsquo;habitude aussi de ces chevauch\u00e9es solitaires dans les bois, quand il semblait si fatigu\u00e9 d&rsquo;\u00eatre roi, exc\u00e9d\u00e9 de tout ? Il n&rsquo;y avait plus trace de fatigue sur son visage blanc et mat comme la craie, ouvert en deux, quand on l&rsquo;a eu lav\u00e9, plus trace de rien. Il avait fallu deux heures de recherches pour le retrouver. Elle \u00e9tait debout \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du mort, l\u00e8vres ferm\u00e9es, mains soutenant son ventre lourd d\u00e9j\u00e0. Elle m&rsquo;a fait peur. J&rsquo;ai la m\u00eame peur maintenant, qui me serre la poitrine enti\u00e8re, les m\u00e2choires, me tire les cheveux&#8230;..je ne vois plus rien autour de moi, je ne vois que ce d\u00e9but de chemin o\u00f9 ils ont disparu, les uns apr\u00e8s les autres.<\/p>\n<p><\/em><\/p>\n<p>Le soir tombait sur le jardin, une lumi\u00e8re presque verte baignait les all\u00e9es bord\u00e9es de buissons. Elle cherchait son fils, descendait les terrasses, suivant le chemin o\u00f9 on les avait vus dispara\u00eetre. Elle le trouva au tournant d&rsquo;un escalier de pierre et de terre, debout et immobile, seul.<br \/>\n\u00c0 ses pieds gisait un amas d&rsquo;\u00e9toffes riches dont le d\u00e9sordre la choqua, fugacement. Elle aper\u00e7ut au milieu d&rsquo;elles une forte touffe de cheveux, et puis la tache d&rsquo;un grenat \u00e9pais qui s&rsquo;\u00e9largissait tout autour, commen\u00e7ait \u00e0 descendre la faible pente. L&rsquo;adolescent essuyait le poignard qu&rsquo;il allait ranger dans sa gaine&#8230;.. il le consid\u00e9ra et, croisant son propre regard dans le reflet du m\u00e9tal luisant, dit pensivement \u00e0 sa m\u00e8re : \u00ab\u00a0Voil\u00e0, je crois que je suis vraiment roi\u00a0\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le roi naquit dans une maison de pierres, basse, construite \u00e0 la limite entre les prairies (alors tremp\u00e9es par les pluies d&rsquo;automne) et les premiers sapins. 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